Malnutrition : Le paradoxe de la région de Sikasso

La prévalence de Sikasso est au-dessus du taux national (7,2%), soit 11,1% pour l’année 2020

Publié lundi 03 janvier 2022 à 07:15
Malnutrition : Le paradoxe de la région de Sikasso

Zone de production agricole par excellence à cause de la pluviométrie abondante, il n’en demeure pas moins qu’elle enregistre des niveaux de malnutrition qui contrastent, avec son potentiel. Les préjugés culturels sont passés par là 

 
La Région de Sikasso est considérée comme le grenier du Mali parce qu’elle est la plus arrosée et humide du pays. Elle occupe l’un des premiers rangs sur le plan de l’agriculture. La région est réputée comme une grande productrice de produits agricoles et de cueillette comme la pomme de terre, la mangue, la patate douce, le riz, le mil, le maïs, l’igname, la banane, les oranges.


Malgré ce potentiel agricole abondant la Région reste confrontée à la problématique de la malnutrition. Pour en savoir plus sur ce que les profanes peuvent considérer comme un paradoxe, notre équipe de reportage a approché les acteurs clés de la région.

 «Le natif de Sikasso répugne à acheter 200 Fcfa de bananes ou d’orange. à moins que les fruits ne soient cédés entre 25 Fcfa et 50 Fcfa l’unité. Ici, mes fidèles clients sont les étrangers», lance la vendeuse de fruits du Grand marché de Sikasso qui se nomme Fanta Berthé. Elle évolue dans le domaine depuis plus de 5 ans. Elle assure que les autochtones estiment qu’acheter les fruits est considéré comme des futilités, l’essentiel pour eux est de manger tout simplement.

Mariam Diamoutènè est une ressortissante du village de N’Gorodougou (un village situé à 30 km de la ville de Sikasso dans la Commune de Danderesso). Elle révèle sans ambages que la pomme de terre est cultivée au village non pas pour la consommation familiale, c’est uniquement pour le commerce. «Le paysan ne peut pas se taper le luxe de produire une tonne de pomme de terre et se permettre de la consommer. Seuls les tubercules en mauvais état sont réservés pour la consommation familiale», indique-t-elle. 

Ce comportement mercantile a des imputations sévères sur l’état nutritionnel des personnes vulnérables comme les enfants, les femmes enceintes et les personnes âgées. Ce n’est pas l’agent du centre de santé communautaire de Kléla, Siriman Diarra, qui affirmera le contraire. Il assure que  la malnutrition sévère des enfants est prépondérante dans sa zone.

A cet effet, M. Diarra soutient que les parents ne se soucient pas autant de la bonne alimentation des enfants. Les préjugés à propos d’une saine nutrition sont tenaces. Le toubib confirme ce constat. «Quand on demande aux mamans de donner des œufs aux bébés, elles répondent que les chefs de famille n’approuvent pas cette idée. Ces derniers estiment que ces enfants voleront les œufs pour manger quand ils grandiront en faisant référence à l’adage qui dit qui vole un œuf, volera un bœuf», a-t-il confié.

 ENTRE 40 ET 50 ENFANTS MALNUTRIS SEVERES PAR MOIS- Concernant le paradoxe sikassois, le responsable de la nutrition du district sanitaire de Sikasso, Dr Aboubacrine Maïga avance que la situation constitue un problème de santé publique. Il révèle que dans les 47 aires de santé du district sanitaire de Sikasso, les chiffres de la malnutrition sont inquiétants. Selon l’Enquête nationale nutritionnelle anthropométrique et de mortalité rétrospective du Mali (Smart 2020), la prévalence nationale de la malnutrition est de 7,2% en 2020. D’autres sources avancent que la prévalence de Sikasso est au-dessus de la nationale, soit 11,1% en 2020 contre 8,02% en 2019.

«Cette réduction du taux de la prévalence est due à l’intervention de plusieurs partenaires», soulignera le Dr Maïga. Par ailleurs, le docteur spécialiste affirmera qu’il existe deux types de malnutrition dans la région : la malnutrition chronique et aigüe. En termes de facteurs favorisant le phénomène, le responsable de la nutrition du district sanitaire de Sikasso évoquera les facteurs culturels, la méconnaissance des valeurs nutritives des aliments cultivés par la population et le faible taux de la transformation des produits agricoles.

C’est l’Unité de récupération de la prise en charge et du traitement au niveau intensif (URENI) des cas compliqués de la malnutrition aigüe sévère qui reçoit les enfants malnutris sévère aigue avec complication venant des CSCOM. «Notre, unité reçoit 40 à 50 enfants malnutris sévères par mois», révèle le responsable nutrition du district sanitaire de Sikasso, ajoutant que ces enfants ont besoin d’un accompagnement très rapproché, d’un suivi très régulier au niveau de l’hospitalisation. «à l’URENI, l’aliment clé de ces enfants constitue le lait thérapeutique et le traitement des complications jusqu’à ce que la situation de l’enfant soit stable», a expliqué le Dr Maïga, soulignant que c’est après cela que ces enfants sont transférés dans leurs CSCOM respectifs pour suivre le reste de leur traitement.

 CHANGEMENT DE COMPORTEMENT- Pour éviter la malnutrition des enfants, le responsable nutrition du district sanitaire de Sikasso met l’accent sur la bonne alimentation de la maman depuis le début de la grossesse, après l’accouchement, le respect de l’allaitement maternel exclusif jusqu’à 6 mois. Ensuite de 6 à 9 mois, la consommation des aliments liquides tel que la bouillie enrichie et de 9 à 12 mois, la consommation des fruits et légumes sont recommandées.  

Le point focal nutrition au niveau de la Direction régionale de la santé (DRS), le Dr Abdoulaye Koné avance que la malnutrition est bel et bien une réalité dans la région. A la question de savoir quelle est la localité la plus touchée par le phénomène, le Dr Koné indique qu’il ne saura nous dire avec précision laquelle. Mais à travers leur partenaire MSF France, ils ont su que Koutiala a enregistré plus d’admissions dans les services en matière de malnutrition aigüe.

En outre, le point focal nutrition au niveau de la DRS argumentera que pour renverser la tendance, il faut, entre autres, renforcer la sensibilisation pour plus de consommation des aliments à hautes valeurs nutritives, renforcer le suivi préventif des enfants dans les structures de santé, lutter contre la pauvreté et renforcer l’agriculture avec des semences à hautes valeurs nutritives.

Selon l’analyse multisectorielle de la nutrition du Mali (novembre 2018), 73% des enfants malnutris chroniques se retrouvent dans les Régions de Sikasso, Koulikoro, Mopti et Ségou. Seule la Région de Sikasso révèle un problème sérieux de malnutrition chronique, avec une prévalence de 30,8%.

Elle présente les valeurs les plus élevées en termes de prévalence ou de nombres absolus. Toutefois, la région reste touchée par la malnutrition. La population doit changer de comportement afin de renverser la tendance.

Rédaction Lessor

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