Architecture de Djenné : La bataille de la survie

Les maisons construites en briques de terre ont subi des mutations. La pression de la mobilité urbaine, l’inadaptation des édifices à des nouveaux standards et la recomposition des familles sont incriminées comme des facteurs de dégradation de cette architecture traditionnelle

Publié vendredi 24 novembre 2023 à 07:21
Architecture  de Djenné : La bataille de la survie

 Une maison à façade marocaine

 

La marque de fabrique de la ville de Djenné, c’est son érudition et son architecture de terre. Des maisons construites en briques de terre et qui nécessitent le crépissage après chaque saison de pluie ou presque. Il y a aussi un imposant édifice religieux (la Mosquée de Djenné), classé au patrimoine de l’Unesco. D’ailleurs notre confrère français : «Courier international» écrivait dans un article sur ce joyau architectural en 2018 que : «La Mosquée de Djenné est une sorte de magnifique château sorti d’un rêve».

Cette architecture traditionnelle qui fait la réputation de la ville et séduit à l’échelle internationale est, depuis une décennie maintenant, confrontée à une bataille de survie avec des maisons qui tombent en ruine. La ville se trouve dans un état de délabrement, non pas à cause de la fragilité des matériaux (des briques de terre) utilisés dans la construction, mais plutôt du fait de la récession économique.  En effet, les sécheresses récurrentes des années 70 et 80, le  transfert du centre commercial et administratif à Mopti ont contribué au déclin économique de Djenné.

La  conjoncture économique dont l’une des conséquences reste la paupérisation des populations, associée à des recompositions familiales, entraînera  des bouleversements dans le tissu urbain avec comme impacts des maisons en ruine.

Le chef de la Mission culturelle de Djenne, Moussa Moriba Diakité, explique dans un entretien qu’il a bien voulu nous accordé que les familles ont des difficultés à entretenir régulièrement cette architecture de terre après chaque hivernage. Les spécialistes s’accordent à dire qu’il faut appliquer sur ces maisons une couche de banco (un mélange d’argile, d’eau et de paille) pour les solidifier davantage après chaque hivernage ou en cas de détérioration liée à d’autres facteurs.

Le chef de la Mission culturelle reconnait que l’État, qui a pris la mesure de ces différentes formes de menaces, a tenté d’y remédier. L’une des premières actions d’envergure fut la création d’une mission culturelle dans cette ville. Cette structure publique s’attèle depuis à travers des subventions de l’État et des partenaires techniques et financiers à venir au secours des populations. Ainsi, dans les années 2000, une centaine de maisons furent reconstruites ou restaurées, des aménagements ont été effectués dans les rues afin de faciliter l’écoulement des eaux de pluie.

Déjà en 1995, les auteurs de l’ouvrage : «L’Architecture de Djenné, Mali, la pérennité d’un patrimoine mondial», s’inquiétaient de  «l’absence de travaux de réfection réguliers due en grande partie à la situation économique difficile de la région qui conduisait à l’effondrement de nombreuses maisons, en particulier dans le tissu ancien de la ville». D’autre part, les matériaux et l’architecture moderne importés de l’Occident gagnaient l’adhésion des habitants et étaient de plus en plus utilisées lors des rénovations entreprises dans les vieilles maisons.

Le rapport de leur mission formait la base d’une demande de subvention du ministère de la Culture et de la Communication (d’alors) du Mali et du Musée d’ethnologie de Leyde au ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas. Les résultats tangibles obtenus dans cette première phase ont incité les partenaires hollandais à initier  une seconde phase (2004-2006).

 

Des maisons tombées en ruine- Les abandons de maisons dans la ville ont été particulièrement importants au début du XXè siècle. En effet,  suite à la délocalisation du centre économique et administratif à Mopti, de nombreux commerçants ont quitté Djenné pour s’installer dans d’autres localités. à cela, il faut ajouter le manque d’activités génératrices de revenus pour nombreux d’habitants qui contraint les populations à l’exode, les litiges liés aux nombreux problèmes d’héritage entraînant la désagrégation des familles.

Il a été possible de faire un point sur la situation de ruine, avec l’inventaire des bâtiments monumentaux, effectué en 1995 dans le cadre du projet de réhabilitation, financé par la Coopération néerlandaise. Cette étude a révélé que «sur les 134 bâtiments documentés en 1984, 40 d’entre eux, soit (30%), avaient disparu complètement et 34 (25%) bâtiments nouveaux avaient été construits à la suite parfois de la destruction d’anciens bâtiments».

Aujourd’hui encore, de nombreuses maisons ne sont pas entretenues et tombent en ruine, servant parfois de dépotoirs temporaires. Ces maisons en ruines non reconstruites posent des problèmes structurels aux maisons avoisinantes (stagnation d’eau causant le pourrissement des murs mitoyens). Le périmètre classé patrimoine mondial, soit une superficie de 48,5 ha renfermant les quartiers de Dioboro, Yoboucaina, Sankore, Algassouba, Samsey, Konofia, Bamabara, Farmantala etc, s’est beaucoup densifié. à titre d’exemple, en 1903, les maisons individuelles étaient au nombre de 980 (avec une population de 5.000 habitants) sur l’île alors qu’en 1998, on en dénombrait 1.777 (avec une population estimée à 12.700 habitants).

La morphologie de Djenné a beaucoup évolué, au cours du XXème  siècle, explique notre interlocuteur. Le tissu ancien, mais aussi les édifices ont subi différentes mutations. La conséquence de la pression urbaine résultant de la mobilité urbaine, l’inadaptation des maisons aux nouveaux standards et la recomposition des familles sont les causes de l’augmentation des maisons en ruine. En outre, les habitants veulent vivre dans des espaces différents.

Il y a aussi u regain d’intérêt pour les matériaux et techniques modernes et qui sont de plus en plus utilisés pour la rénovation des maisons délabrées. On voit apparaître sur certaines façades des revêtements en briques cuites ou des enduits en ciment pour solidifier les éléments décoratifs, fragilisant du coup les murs en terre. En plus de cela, l’utilisation des portes, des fenêtres métalliques, des claustras en ciment et même des gouttières en PVC, altèrent l’esthétique des maisons.

Les interventions consistent à renforcer avec du ciment ou des briques cuites, les parties exposées, comme les façades exposées aux intempéries, les soubassements ou les acrotères exposées aux pluies. Certaines transformations vont jusqu’à l’habillage intégral du bâtiment.  Ces interventions fragilisent les structures Avec l’évolution des besoins et des styles de vie, les propriétaires qui en ont les moyens, réorganisent leurs intérieurs pour multiplier les chambres, de nouvelles ouvertures (souvent métalliques) apparaissent sur les façades.

Le projet de restauration et de conservation de l’architecture de Djenné a permis de sauver de la ruine plusieurs maisons monumentales et de conserver cette architecture remarquable, un vecteur de l’identité nationale. Sa poursuite permettra de mieux conserver et valoriser le patrimoine architectural de Djenné. Cependant, beaucoup reste à faire dans l’opération d’une plus grande prise de conscience de la part des populations, premières bénéficiaires des actions en cour.

Les textes réglementaires du patrimoine doivent être appliqués. En effet, le gouvernement veille à la conservation de cet important site de notre patrimoine culturel à travers des actions au quotidien. Néanmoins, pour le chef de la Mission culturelle, la bataille pour la survie de Djenné ne se gagnera que si les actions de conservation futures s’inscrivent dans un cadre stratégique global, mis en place à travers un plan de gestion et de conservation.

Youssouf DOUMBIA

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