#Mali : Dr Moriké Dembélé : «L’AES s’inscrit dans la rupture paradigmatique avec les anciennes pratiques d’influence»

Dans cette interview, le maître de conférences à l’Université des lettres et des sciences humaines de Bamako (ULSHB) souligne la pertinence de la création de la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES). Dr Moriké Dembélé met en exergue également les enjeux, les défis et les perspectives de l’organisation sous-régionale

Publié mardi 16 juillet 2024 à 06:31
#Mali : Dr Moriké Dembélé : «L’AES s’inscrit dans la rupture paradigmatique avec les anciennes pratiques d’influence»

L’Essor : La Confédération de l’AES vient d’être portée sur les fonts baptismaux, quelle est la portée de cette création ?
Dr Moriké Dembélé : Méticuleusement préparée par une série de rencontres préliminaires, l’AES, portée sur les fonts baptismaux avec la création de la Confédération, ce samedi, 06 juillet 2024, inspire des commentaires à la fois d’espérance, mais également d’inquiétude. D’espérance, l’engagement opiniâtre des dirigeants pourrait enfin triompher des nombreux obstacles à la réussite d’une telle entreprise. D’inquiétude, l’échec des tentatives de regroupements sous-régionaux, dont, entre autres, l’éphémère Fédération du Mali d’avril 1959 à septembre 1960, appelle à la prudence dans les dissertations élogieuses sur la naissance de l’AES le 16 septembre 2023. En effet, les regroupements sous-régionaux sont ancrés dans les traditions politiques panafricanistes depuis les indépendances. Toutefois, ils font l’objet de diverses fortunes qui commandent une analyse objective des enjeux et des défis à relever.


L’Essor : Les enjeux de l’AES  sont multiples. A quoi peut-on s’attendre concrètement dans cette zone ?
Dr Moriké Dembélé : L’AES est née dans un contexte très particulier marqué par l’expansion du terrorisme et la propension à le contenir par les États fortement touchés, notamment le Mali, le Burkina Faso et le Niger.  Les enjeux d’une telle organisation peuvent être déclinés en quatre composantes inclusives et intégrées. Le premier enjeu d’une telle organisation est la lutte contre le terrorisme et le banditisme transfrontalier. Cette lutte requiert, après l’échec de la communauté internationale, une mutualisation renforcée des ressources humaines, matérielles et stratégiques mais également le partage de renseignements. Les attentes sont grandes en termes de sécurisation de l’espace AES.


Le deuxième enjeu - il a été rappelé dans les discours des chefs d’État - est l’intégration à l’échelle des communautés.  Comment faciliter cette intégration ? L’AES se doit de créer un environnement interconnecté pour faciliter et fructifier les échanges commerciaux internes et résister à la pression de la continentalité naturelle. Un réseau routier et ferroviaire, facilitant la libre circulation des personnes et des biens doit être annexé au projet politique de l’AES. Au-delà de la lutte contre le terrorisme et l’insécurité, il faut combler cette forte attente des communautés à travers l’effacement des frontières et la construction d’une identité communautaire par exemple l’établissement d’un passeport AES. Une communauté de destin se construit, dans la durée.
Le troisième enjeu manifeste est d’assurer une communauté de destin. Celle-ci se construit dans la durée. Comment faire en sorte que les communautés s’approprient l’esprit AES afin d’assurer la continuité de l’Alliance au-delà des contingences qui ont précipité sa naissance ? L’intérêt de l’organisation est de croire à un destin commun qui s’enracine dans l’histoire, la géographie et la culture des communautés qui composent cet espace.  Sa force s’appuie sur ces leviers, qui bien exploités, renforcent son enracinement durable dans les imaginaires collectifs.


L’Essor : Quels sont les challenges auxquels l’AES doit faire dans l’urgence pour pallier les difficultés ?
Dr Moriké Dembélé : Le premier défi réside dans la manière de transformer l’adhésion populaire à l’AES à une mobilisation et un renforcement de la participation des communautés des trois pays à la lutte contre le terrorisme et le banditisme transfrontalier. Il est vrai que l’AES n’a pas fait encore l’objet de consultation populaire. Ce déficit est vite compensé par l’adhésion populaire, largement manifestée dans les trois pays par l’appropriation des symboles. Il s’agit des cartes et drapeaux AES (de nombreux véhicules de transports collectifs ont pris la marque de l’AES au Mali et au Burkina Faso). Cette adhésion met fin à l’appartenance à la Cedeao, mais aussi, parce qu’elle s’inscrit dans la rupture paradigmatique avec les anciennes pratiques d’influence. Ceci est un fait. Il reste néanmoins un énorme travail de médiation populaire pour recoudre l’étoffe sociale, rétablir la cohésion sociale à l’échelle des communautés lourdement affectées depuis plus d’une décennie. Ce défi se dédouble de celui de la mise à contribution des populations locales à différents niveaux de responsabilité, jusqu’ici trop souvent négligées dans les stratégies de lutte contre le terrorisme et l’insécurité au Sahel au profit d’une alliance internationale défaillante aux intérêts mesquins et partisans. à ce défi de premier ordre, s’ajoute celui de la mobilisation des ressources financières. Nombre d’organisations africaines tendent la main pour assurer le fonctionnement de leurs institutions.

Ceci pourrait constituer un véritable handicap à la pérennisation de l’esprit souverainiste qui a prévalu à la création de l’AES. Quels mécanismes de financement pour assurer le plein exercice de l’Organisation du Liptako-Gourma ? L’histoire témoigne qu’à chaque fois qu’une organisation régionale africaine est incapable d’assurer elle-même les dépenses de fonctionnement, de mise en œuvre de ses politiques et qu’elle sollicite en conséquence l’aide internationale à cette fin, cette organisation est vite détournée sournoisement du mandat initial de la défense des intérêts essentiels de ses initiateurs. Elle court le risque d’être une coquille vidée de son contenu, d’être manipulée. Le défi est de définir un mécanisme endogène, souverain de financement de l’AES, de ses organes et instances à partir des ressources propres. C’est à ce prix et seulement à ce prix que tout l’espoir populaire placé en elle a toutes les chances de se concrétiser.
Le troisième défi est le mécanisme de gestion politique de l’espace. Née dans des circonstances exceptionnelles marquées par la double rupture d’avec les puissances néocolonialistes, mais également d’avec leurs acolytes parmi les pays voisins, l’environnement géopolitique ne facilite pas l’enracinement de l’AES. Il faut donc un choix éclairé et avisé des hommes et des femmes de qualité pour le pilotage des instances de   l’Alliance. C’est la seule condition qui garantit le maintien de la ligne souverainiste et la défense des intérêts essentiels des communautés de l’AES. Le travail de mise en œuvre de la zone est énorme.


L’Essor : En termes de perspectives, le peuple de la Confédération doit-il espérer sur des lendemains meilleurs ?
Dr Moriké Dembélé : Il y a enfin des perspectives intéressantes qui peuvent accélérer l’appropriation populaire de l’AES et qui sont susceptibles de rendre sa formation irréversible. L’on peut légitimement citer l’alliance académique et scientifique. La mobilité des étudiants et des enseignants, l’harmonisation des programmes scolaires et la mutualisation des ressources éducatives sont, entre autres, des horizons à prospecter. Aussi, peut-on citer l’organisation d’activités culturelles et sportives à l’échelle de l’AES pour renforcer la communauté de destin en construction. On voit clairement qu’il y a imbrication des enjeux et défis autour de l’AES et sa promotion au sein des communautés. Les enjeux sont en même temps des défis et inversement. Ceci est à la nature de l’organisation et des conditions exceptionnelles de son apparition.


Propos recueillis par

Namory KOUYATE

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