Bureau de placement payant et entreprise de travail temporaire : Doit-on parler d’exploitation ?

Ces entreprises placent des employés dans les banques, sociétés minières, stations services, sociétés de nettoyage ou de gardiennage. Mais ces travailleurs temporaires se plaignent de leur traitement

Publié mercredi 26 janvier 2022 à 07:13
Bureau de placement payant et entreprise de travail temporaire : Doit-on parler d’exploitation ?

Marié et père de quatre filles, C. M. a également une petite sœur à sa charge. Il travaille pour une grande banque de la place depuis sept ans. Celui qui soufflera bientôt sa quarantième bougie, a été mis à la disposition de cet établissement financier par un bureau de placement pour une période de deux ans.

Depuis, le caissier attend d’être mis dans son droit. C’est-à-dire avoir un salaire normal et les avantages liés à sa fonction, conformément à la loi. C. M. assimile sa situation actuelle à une exploitation de la part du bureau de placement qui l’a mis à la disposition de l’établissement financier.

«Je suis dans cette situation depuis 2014. Au moment où je signais mon premier contrat avec le bureau de placement, on m’a fait espérer en écrivant dans la clause que je pourrais être recruté par ma banque au-delà des deux années d’engagement initial», explique-t-il. C. M. s’en sort grâce au soutien de sa famille. «Ce que nous gagnons comme salaire est loin de couvrir nos besoins», regrette le banquier.

Également caissière, «Mouna» vit la même situation que C. M. Mariée, cette mère de deux enfants est agent en gestion déléguée ou intérimaire dans une autre banque. «Je suis ici depuis 2015.

Au début, on nous avait dit que c’était pour deux ans et on espérait une régularisation de la situation à terme. Nous n’avons pas les mêmes salaires que nos autres collègues que l’on appelle les permanents», confie-t-elle.

Selon elle, les intérimaires ne bénéficient d’aucun avantage, même pas les droits à l’assurance pour les enfants lorsqu’ils tombent malades. Ils travaillent de 7h à 16h comme les agents permanents, fait remarquer Mouna.

Outre les banques, les intérimaires travaillent dans les sociétés minières, les stations services, les sociétés de nettoyage ou de gardiennage. Selon des sources syndicales, le Pari mutuel urbain (PMU-Mali) compte 800 agents travaillant pour le compte d’un bureau de placement. Ils sont 78 à Ecobank, 300 à la Banque internationale pour le commerce et l’industrie au Mali (Bicim), filiale du Groupe BNP Paribas. Le nombre est inconnu à la BDM...

Ce qu’ils ont en commun, c’est d’être sous-payés par les bureaux de placement ou les entreprises de travail temporaire. En témoignent les confessions de «Me Pléya», employé dans une société de gardiennage de la place depuis 2014. Diplômé en sciences de l’éducation, il raconte : «Je travaille ici depuis plusieurs années. Nous percevons un salaire mensuel de 60.000 Fcfa. 


Nous avons découvert que le salaire normal de chaque agent est de 100.000 Fcfa par mois. J’ai personnellement vu le document». Selon le vigile, les nouvelles recrues touchent 42.000 Fcfa par mois. Recrutés par les bureaux de placement payant ou les entreprises de travail temporaire, ces agents en gestion déléguée gardent le silence par peur d’être licenciés.

 

L’ARTICLE L313- Un silence que les syndicats sont déterminés à briser. «Ce sont des collaborateurs mis à la disposition des banques par les bureaux de placement. Ils travaillent entre 5 à 10 ans sans être recrutés par les services utilisateurs. C’est un abus. Le travail d’intérimaire ne peut pas excéder deux ans», confirme le secrétaire général du Syndicat national des assurances, banques et établissements financiers du Mali (Synabef).

Hamadoun Bah ajoute que les banques ne vont plus recruter si cela continue, car elles passeront par les bureaux de placement pour donner des miettes aux agents.  

En la matière, certifie le leader syndical, les intérimaires touchent presque le 1/3 du salaire des titulaires, ils ne bénéficient d’aucun avantage. «C’est injuste, nous faisons le même travail», insiste le syndicaliste. Pourtant, l’article L313 du Code du travail est clair.

Quand quelqu’un est mis à la disposition d’une entreprise par un bureau de placement, rappelle Hamadoun Bah, il a le même salaire et les mêmes avantages qu’un employé permanent travaillant pour cette entreprise.

«Les inspecteurs du travail doivent contrôler tout ça. Ce travail n’est pas fait», croit-il savoir. Conséquence, les gens sont souvent exploités par les multinationales, mal payés et ne sont ni enregistrés à l’Institut national de prévoyance sociale (INPS) ni à l’Assurance maladie obligatoire (Amo).

Pour le directeur régional du travail du District de Bamako, le problème est récurent ces derniers temps. «La Loi 017-021 du 21 juin 2017 est très explicite en son article L313 qui dit en substance que si une main-d’œuvre provisoire doit être employée dans une entreprise par le truchement de l’entreprise de travail temporaire, le contrat de mise à disposition est passé entre l’utilisateur et l’entreprise de travail temporaire», explique Houday Ag Mohamed.

Ce type de contrat est conclu par écrit entre l’entrepreneur temporaire et le travailleur mis à la disposition de l’utilisateur. Sa durée ne peut dépasser 24 mois y compris les renouvellements. L’entreprise de travail temporaire a l’obligation de payer le salaire et tous les droits du travailleur, concède le président du Conseil national des bureaux de placement payant et entreprises de travail temporaire du Mali (Conabem).

«Elle est rémunérée sur la marge payée non pas par le salarié, mais par le client à savoir l’entreprise utilisatrice», ajoute Amadou Dia. Il explique que l’autorisation d’ouverture d’un bureau de placement payant à l’échelle nationale ou régionale est délivrée par les autorités administratives, notamment les directions nationales de l’emploi, du travail et de la sécurité sociale.

Entreprise qui recrute du personnel pour le compte d’une société, un Bureau de placement payant est différent d’une entreprise de travail temporaire qui est un bureau qui met du personnel temporaire appelé «intérimaire» à la disposition d’un service à sa demande, précise Amadou Dia.

La confusion vient, à son avis, du fait que les mêmes activités peuvent être menées par la même entreprise. Selon lui, le Mali compte 51 bureaux régulièrement inscrits au tableau du Conabem, qui effectuent des recrutements pour le compte de leurs clients et jouent aussi le rôle de conseillers en ressources humaines.

Que faut-il faire pour mieux encadrer le secteur ? Exécutant les activités de placement dans le cadre de la mise en œuvre de la Politique nationale de l’emploi de l’état, les responsables de l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE) ont refusé de donner suite à nos multiples sollicitations.

Selon le président du Conabem, une meilleure gestion du secteur implique des actions urgentes. «Il faut les recenser pour établir la liste officielle des entreprises de travail temporaire, retirer les autorisations aux entreprises fictives, revoir la délivrance des autorisations et accélérer la signature du décret d’application du nouveau Code de travail», propose Amadou Dia.

En réponse, le directeur régional du travail du District de Bamako se veut intransigeant. «Nous ne pouvons pas cautionner que les textes soient violés. Nous avons déjà commencé les contrôles au niveau des banques, et ça va se poursuivre dans les autres secteurs», relève-t-il.

Houday Ag Mohamed rappelle que les bureaux de déplacement payant ont l’obligation de déclarer leurs employés aux services de fiscalité.

Babba COULIBALY

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