Bancarisation du secteur informel : Il y a encore du chemin à faire

Les difficultés d’accès aux établissements bancaires, l’absence de garantie, l’insuffisance des textes sont autant de facteurs qui sont sources de blocage

Publié mercredi 19 juillet 2023 à 05:57
Bancarisation du secteur informel : Il y a encore du chemin à faire

Un restaurant créé récemment à Bacodjikoroni Golf en Commune V du district de Bamako


Téléphone portable à l’oreille, Bakary Bamba Kébé donne des instructions à un agent de sécurité au bout du fil. La vingtaine révolue, ce jeune homme de teint noir est peu loquace. Il gère au quotidien sa petite entreprise, «Mandé immobilier», depuis son «grin» (groupe informel de discussions). Il dispose d’une dizaine d’appartements meublés qu’il loue aux particuliers et joue, quelquefois, les intermédiaires pour des ventes de maisons et de terrains nus. «Jamais, je n’ai songé à avoir un soutien d’une banque soit pour commencer soit pour étendre mon business. Le soutien des banques n’est qu’un mythe pour des gens comme moi», dit-il.


Entre deux gorgées de thé à la menthe, Karim, membre du grin, soutient qu’il est plus facile de se faire financer par une organisation non gouvernementale (ONG) ou une institution de microfinance qu’une banque au Mali. Le trentenaire, qui évolue dans les domaines de l’élevage et de l’immobilier, a tenté à plusieurs reprises d’avoir un financement. Sans succès ! Il en déduit que les produits bancaires proposés ne correspondent pas aux besoins des jeunes entrepreneures. «Un agriculteur, un éleveur, un restaurateur ou encore ceux qui sont dans les domaines du numérique, de l’agroalimentaire… doivent tous avoir des produits adaptés à leurs besoins. On ne sait pas si le système est contre nous mais une chose est sûre, ce système n’est pas fait pour nous», renchérit Karim.


« Il y a une corruption endémique dans le système», regrettent unanimement les membres du grin. Chacun a une anecdote. «Les banques croulent sous de fausses garanties et titres fonciers qui n’ont aucune valeur. Des documents trafiqués par leurs experts en complicité avec des banquiers eux-mêmes », affirme l’un d’entre eux. Un autre confirme que des «projets avec des business plans bien élaborés traînent des mois, parce que les banquiers en charge de ces projets veulent leurs parts». «Des projets sont rejetés et paradoxalement repris par des proches des banquiers», enchaine un membre du grin. Une voix incrimine l’état qui n’aurait « rien fait pour protéger le business modèle de la star up Telimani. Voici comment on tue l’innovation et la créativité».



SOUS LES RADARS- S.T et H.B sont des hommes d’affaires réputés dans leur cercle. Ils sont respectivement dans le domaine des pierres précieuses et l’exportation de bétail dans la sous-région. Ils brassent des centaines de millions de Fcfa en marge du système bancaire. «Je ne pense pas à formaliser mes affaires. L’informel me convient parfaitement. Je suis sous les radars», explique S.T qui avoue plus tard qu’il a été témoin de la «destruction» de certains de ses pairs. «Certains princes du jour exigent de nous de contribuer à leur campagne politique ou alimenter leur bureau. Gare à toi si tu refuses. Les impôts et taxes seront utilisées pour te détruire», confie-t-il.


Le terme bancarisation désigne un processus mené par les banques, qui consiste à ouvrir des comptes bancaires aux ménages, aux particuliers et aux entreprises dans un pays. Cette démarche vise un double objectif. D’abord, celui pour les banques d’élargir leurs ressources et leurs clientèles en vue d’optimiser et développer leurs activités financières. Pour les autorités publiques, la bancarisation permet de contrôler et gérer la création de monnaie ainsi que les différents mouvements monétaires. Elle donne également un indice sur le niveau de développement d’un pays.


Une entreprise informelle, d’après Sanou Sarr, président du Réseau des petites et moyennes en entreprises (REMAP) est une entreprise qui n’est pas connue de la fiscalité, du registre de commerce et de la fiscalité, d’aucune structure étatique ni consulaire. Ce sont des entreprises qui évoluent sans paiement de taxes, sans être connues des banques. Toutefois, il y a des entreprises informelles qui ont des comptes bancaires, précise-t-il. Quant à la structure formelle, elle possède un Numéro d’identification fiscale (NIF), un numéro de registre du commerce, un numéro NINA, un compte bancaire et peut postuler aux marchés publics. Une entreprise qu’elle soit formelle ou informelle est une PME (petite et moyenne entreprise) dont le chiffre d’affaires est compris entre 1 franc et 1 milliard de Fcfa.



ENTREPRISE CRÉDIBLE- Pour le conseiller en investissement, Cheick Oumar Soumano, le financement est un processus : de la création de l’entreprise jusqu’à la possibilité pour elle de prouver que le financement va se diluer de lui-même à travers les opérations normales. En d’autres termes, c’est l’activité qui justifie le financement. Cela suppose que l’entreprise est crédible du point de vue financier (impôts, taxes, assemblées des actionnaires, réunion du conseil d’administration). Ces indicateurs permettent à la banque de mesurer le risque qu’elle va prendre. «Dès l’instant que la banque n’est pas en possession de ces éléments, elle ne va jamais vouloir accompagner l’entreprise», explique Cheick Oumar Soumano.


Toute entreprise qui n’est pas formelle est donc exclue du champ d’action des banques. Et cette exclusion, selon le conseiller en investissement, ressort dans les textes règlementaires de la Banque centrale des états de l’Afrique de l’ouest (Bceao). En effet, les banques sont soumises à un contrôle de la Bceao à travers la commission bancaire. Chaque financement doit obligatoirement être justifié par un certain nombre d’éléments techniques, juridiques et financiers. Et à Hamidou Dicko, responsable du département partenariats et stratégies du Fonds de garantie pour le secteur privé (FGSP-Sa), de reconnaitre : «Beaucoup de nos micro-entreprises ont du mal à fournir des documents et informations pertinents pour convaincre la banque, car elles évoluent dans l’informel qui favorise l’asymétrie d’information».


Selon les statistiques de l’Institut national de la statistique (Instat) de 2022, 98% des entreprises maliennes et 96% des PME opèrent dans l’informel. Le rapport du conseil d’administration du 5 avril 2022 de la Bank of Africa Mali, apprend que « le taux de bancarisation est faible, moins de 6%, avec une économie informelle qui échappe toujours à la bancarisation». Malheureusement, analyse-t-il, beaucoup pensent qu’être informel leur permet de grandir et d’échapper au fisc. Et à Sanou Sarr de renchérir : « en réalité, les gens ont peur de la fiscalité et c’est ce qui fait que tous préfèrent l’informel. Même moi qui a une entreprise formelle, j’ai des problèmes avec la fiscalité. C’est ce qui fait que des milliardaires opèrent toujours dans le secteur informel au Mali».


À la direction nationale des PME, on reconnaît les lacunes et tares autant du côté des banques que des entreprises. Pour Badié Coulibaly, chef développement des PME, les banques se basent sur la confiance alors que les PME informelles n’ont aucune traçabilité. D’après les analyses de cette direction, les entreprises ne se formalisent pas, elles ne se préparent pas à la négociation avec les banques. Et lorsque les fonds sont mis à disposition de l’entrepreneur, très souvent la banque ne fait pas de suivi. En cas d’échec, elle dispose de moyens de pression pour se faire rembourser. Toutes choses qui n’incitent pas les structures informelles à se formaliser.


Comment amener alors les entreprises informelles à se formaliser ? Pour Soumano, l’état qui joue un rôle de régulateur, de protection et de sanction, doit créer les conditions pour changer la donne. Toutefois, met-il un bémol, le secteur informel fait partie du modèle économique malien. Ce qui a d’ailleurs permis au pays de tenir face aux sanctions de la Cedeao et au choc du coronavirus, selon le promoteur du cabinet COS-Solution. «Il faut amener les entrepreneurs à se former à travers des mécanismes qui leur permettront de voir leurs intérêts dans le jeu notamment à travers l’accès aux marchés publics», conseille le spécialiste.


De son côté, Sanou Sarr préconise la mise en place d’un certain nombre de dispositions. D’abord, dit-il, il faudra revoir le dispositif de la Bceao pour le financement des PME. En 5 ans d’existence, seulement deux entreprises ont bénéficié d’un financement sur les 150 qui se sont formalisées. «Pour inciter les banques à jouer leur partition, la Bceao a proposé de prendre la garantie à hauteur de 90%. Les banques sont restées aphones», déplore Sanou Sarr. Toujours pour inciter les banques, une structure d’accompagnement et d’encadrement (SAE) est mise en place pour suivre les PME, du montage des plans d’affaires au remboursement des fonds empruntés. «Malgré toutes ces exigences des banques, elles ont refusé de financer les PME», regrette le président du REMAP.

FONDS DE GARANTIE- Sur le sujet, Hamidou Dicko rappelle que l’état a mis en place le Fonds de garantie pour le secteur privé, « un des dispositifs phares à travers lesquels l’état soutient fortement l’accès des micro-entreprises au financement bancaire». Celui-ci garantit 80% des risques. Ainsi, ce Fonds joue, depuis 2015, un rôle de catalyseur à travers des mécanismes incitatifs de garanties reconnues par les banques et les institutions de microfinance de la place. En plus, le FGSP-SA a développé depuis 2021 des mécanismes de garantie de portefeuille visant à favoriser spécialement l’accès des micros, petites et moyennes entreprises (MPME) au crédit aussi bien auprès des banques que des institutions de microfinance. Cependant, «le principal défi reste l’amélioration de la structure des micro-entreprises pour les rendre bancables », constate Hamidou Dicko.


«Malgré ce nouveau dispositif, le financement reste timide du côté des banques», fait remarquer Sanou Sarr qui affirme qu’aucune « banque au Mali n’a mis en place un mécanisme adapté aux PME et si mécanisme il y a, la ressource humaine la torpille à travers la corruption». En réalité, «nos banques sont des banques commerciales. On a plutôt besoin de banques d’investissement dédiées aux PME comme au Sénégal», ajoute Dr Boubacary Cissé, directeur national des PME. Ce dernier rappelle que l’état a également mis en place le «Régime de l’entreprenant», un dispositif de l’Organisation pour l’harmonisation du droit des Affaires (Ohada) qui demande à chaque état membre d’accorder un statut particulier aux entreprises du secteur informel pour leur permettre de se formaliser.


Par ailleurs, la direction en charge des PME a déployé le mécanisme « New Entrepreneurship Monitoring (NEM) » qui consiste à identifier les entreprises informelles et les sensibiliser en leur montrant les avantages de la formalisation.  Ceci a permis, selon Dr Boubacary Cissé, de suivre 20 entreprises dont 13 ont eu la notification de financement et 2 ont été financées pour le moment. Les business plans sont à revoir selon la banque partenaire.


D’autres structures de l’état comme le Fonds d’appui à la formation professionnelle et à l’apprentissage (Fafpa), l’Agence pour la promotion de l’emploi des jeunes (Apej) et l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE) accompagnent les entreprises. S’y s’ajoutent des projets comme le Projet de promotion de l’accès au financement et à l’emploi au Mali (Pafemm), le Programme jeunesse et stabilisation (Projes), Tony Elumelu Foundation (TOF-PNUD)…


Pour Bourama Traoré, chef du département entreprenariat jeunesse de l’Apej, les banques financent difficilement les projets des jeunes, depuis le début de la crise sécuritaire. Elles préfèrent les grandes entreprises. « Avec nos partenaires, nous privilégions la piste des institutions de microfinances pour un taux d’intérêt à 10%, en deçà des 15% des banques», explique-t-il. Une source au sein d’une banque de la place, confie : «On ne finance pas les entreprises de moins de 3 ans. Aussi, il faut un état financier en béton pour qu’on prenne ton dossier». L’Association professionnelle des banques et établissements financiers du Mali (APBEF) n’a pas donné de suite à notre demande d’interview.


Tenu en marge du secteur bancaire, le secteur financier informel s’est toujours basé sur des relations de proximité : elle se pratique en circuit fermé, les fonds sont levés entre personnes qui se connaissent. Le développement du Mali ne pourrait se faire sans un encadrement optimal de ce secteur à haut potentiel.

Oumar SANKARE

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