Il y a quelques années, lors d’une rencontre sur la communication gouvernementale au Centre international de conférences de Bamako, un confrère de la télévision nationale avait plaidé pour plus de liberté et de professionnalisme dans le traitement de l’information au sein des rédactions des médias d’État. La réponse du ministre de la Communication d’alors, d’une rare violence verbale, avait résonné comme un coup de poignard : «L’ORTM et l’AMAP, contentez-vous de traiter les communiqués du gouvernement. Si on vous dit que c’est blanc, c’est blanc. On vous paie pour ça. Vous ne pouvez pas dire que c’est rouge ou noir. Celui qui veut faire du professionnalisme n’a qu’à aller dans la presse privée.»
Le message, au moins, était limpide.
Ce vieux débat a refait surface récemment lorsqu’une présentatrice de la télévision nationale a interrogé un invité sur le rôle premier des médias d’État : diffuser en priorité les informations officielles et institutionnelles. La journaliste a aussitôt essuyé la foudre des nouveaux acteurs médiatiques, ces créateurs de contenus prompts à «mitrailler» les médias publics, comme jadis les «sicaires» à la gâchette facile. Pourtant, cet incident aurait pu rester un simple débat d’idées.
Depuis la Transition politique de 2020, le soleil des créateurs de contenus brille au firmament. La majorité sont des jeunes activistes reconvertis, mais on y retrouve aussi d’anciens journalistes déchus pour manquements graves à l’éthique, ainsi que des opportunistes usant de méthodes douteuses pour parvenir à leurs fins.
SENSATIONNEL CONTRE VIEUX JEU. Du regard des professionnels, le «videoman» diffuse des informations brutes, sans filtre, souvent pour créer le buzz. Il joue sur l’émotion, donnant raison à la formule provocatrice de Senghor : «L’émotion est nègre et la raison est hellène». Ces nouveaux «journalistes» s’expriment en bamanakan pour toucher un large public, mais foulent aux pieds les règles de vérification et de déontologie. Leur justification ? Le patriotisme, même au prix du mensonge grotesque.
Au fil des années, ces acteurs ont conquis le public malien. Même sans vérité, ils sont écoutés et suivis. Ce que le journaliste classique considère comme tabou ou secret d’État, le vidéoman en fait son fonds de commerce. Il dit tout, déballe tout, diffuse tout. Et le public en redemande.
Pendant ce temps, les professionnels des médias semblent relégués au second plan. L’ORTM et l’AMAP ne font plus d’audience, la presse privée rase les murs. Tous vieux jeu ! «Les journaux finissent chez les vendeuses de beignets», raille un activiste.
Face à cette concurrence déloyale, les médias d’État doivent-ils se contenter des communiqués officiels ? Doivent-ils faire du vrai journalisme ? Ou glisser vers la propagande pour reconquérir le public ?
Le journalisme consiste à récolter, traiter et diffuser l’information. La communication de masse, elle, vise à diffuser des messages soignés auprès du public. Quant à la propagande, elle cherche à influencer l’opinion par la manipulation. Malheureusement, le public malien ne distingue plus ces genres. Un confrère résume : en cette période de crise et de Transition, l’opinion publique est exposée à un cocktail explosif mêlant journalisme, communication, activisme et propagande.
LES VOIX DES PROFESSIONNELS. Pour Diakité Laye, journaliste et expert en e-réputation, le débat mérite d’être approfondi : «Partout où la démocratie veut respirer, les médias publics jouent un rôle essentiel : informer, expliquer, questionner. Pas rassurer le pouvoir, mais éclairer le public. Pourtant, on voit de plus en plus de journaux télévisés qui ressemblent à des vitrines institutionnelles. Les sujets sensibles disparaissent, les contradictions s’effacent, et la communication se glisse dans les habits du journalisme.»
Selon lui, ce n’est pas toujours la faute des journalistes : hiérarchies nommées par le pouvoir, budgets dépendants des ministères, lignes éditoriales prudentes… Résultat : la confiance du public s’érode. Ancien journaliste de L’Essor, Lassine Diarra estime que les médias publics jouent leur rôle : «Essayer de dissocier journalisme et communication dans le contexte actuel du Mali est une méconnaissance du métier. Informer, c’est aussi sensibiliser. Sur ce chapitre, l’ORTM et L’Essor se sont posés en avant-gardistes.»
Youssouf Doumbia, journaliste à l’AMAP, assume : «Nous faisons à la fois du journalisme et de la communication. Nous informons les populations, mais nous communiquons aussi pour le pouvoir. L’équilibre est difficile, mais nécessaire.» Enfin, AD, ancien directeur général d’une structure publique, rappelle : «Le journaliste informe de manière objective, le communicant sert les intérêts d’une organisation. Le premier vérifie les faits, le second façonne les informations pour atteindre un public ciblé.»
S’il est vrai que l’ORTM et l’AMAP pratiquent à la fois journalisme et communication, cela ne suffit plus à rivaliser avec les vidéoman. Alors, doivent-ils céder à la propagande pour séduire le public ? Ou retrouver la liberté nécessaire pour choisir leur voie ? La question reste ouverte.
Les journalistes des médias classiques sont certes dans une certaine introspection de leur métier face à l’évolution rapide dans le champ médiatique, ils restent collés aux normes : donner l’information vraie, qui ne l’est que quand elle est vérifiée.
Une plus forte régulation, de même qu’une autorégulation permanente à tous les niveaux, pourra rééquilibrer les interventions, replacer chacun dans son rôle, au regard de l’évolution des temps.
Madiba KEÏTA
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