Vente des produits avariés : La supercherie comme mode d’emploi

Les vendeurs d’aliments cuisinés ou industriels doivent veiller à sortir les produits impropres à la consommation de leurs stocks. Malheureusement, ce n’est pas souvent le cas

Publié mercredi 09 avril 2025 à 07:42
Vente des produits avariés : La supercherie comme mode d’emploi

«Il est interdit d’exposer, de détenir en vue de la vente, de mettre en vente, de vendre ou d’utiliser comme matière première tout bien avarié, périmé, falsifié ou contaminé», stipule l’article 48 de la loi n°2015-036 du 16 juillet 2015 portant protection du consommateur. Bien que cette loi soit en vigueur, la vente d’aliments périmés, antidatés ou décomposés fait de nombreuses victimes dans notre pays.

«Mon patron n’est pas là. En plus, la manière dont on conserve nos poulets ne vous regarde pas. Si vous n’êtes pas intéressé, partez !», nous lance un vendeur de «poulet télévisé» (le poulet rôti dans les fours que l’on retrouve aux abords des rues) à Hamdallaye.

Vêtu d’un maillot de co
uleur verte, il affiche une mine renfrognée. Surpris du ton avec lequel notre interlocuteur nous a répondu, son voisin nous interpelle pour nous faire comprendre qu’en réalité le propriétaire du restaurant n’aime pas être interrogé sur la provenance de sa marchandise encore moins sur les conditions dans lesquelles il la vend. «Nous qui sommes près de lui, n’achetons presque jamais dans son restaurant», confie A.D.

En effet, ils sont nombreux les vendeurs de nourriture qui n’aiment pas être interrogés sur la manière dont ils conservent leurs marchandises. Ainsi, dans la capitale malienne, manger dans certains restaurants est un véritable risque gastronomique. Amadou Kéïta, étudiant, donne plus de crédit à cette affirmation, témoignant qu’il a failli être victime d’une intoxication alimentaire à cause d’un sandwich décomposé.

«J’ai acheté du sandwich pourri sans m’en rendre compte. C’est au moment de manger que j’ai senti l’odeur», raconte le jeune âgé d’une vingtaine d’années. Il affirme être retourné chez sa
vendeuse pour se plaindre, mais «elle ne m’a pas donné le temps de lui exprimer mon désagrément», se rappelle-t-il encore.

 Histoire semblable avec Babba Diané, élève en second cycle. Ce dernier dit avoir contracté une terrible diarrhée suite à la consommation de brochettes de viande avariées. «Ça a été la honte de ma vie. Pourtant, on m’avait alerté sur la qualité des brochettes de la dame, mais je me suis entêté à en consommer», relate-t-il.

L’ampleur du phénomène nous rappelle une vidéo qui est devenue virale sur les réseaux sociaux, il y a quelques mois. Dans la vidéo, l’internaute dénonçait un vendeur de poulet. «J’ai acheté ce poulet rôti à 6.000 Fcfa, mais il était plein de vers. N’eut été ma vigilance, toute ma famille aurait été victime d’intoxication alimentaire», regrettait la jeune dame qui a posté la vidéo sur son compte TikTok.

 

LA PEUR DES CONTRÔLEURS- Le problème ne se situe pas qu’au niveau des gargotes et restaurants. Même dans les alimentations, supermarchés et boutiques, le même phénomène se fait sentir. Des consommateurs sont souvent victimes de produits périmés ou antidatés. C’est le cas de Mme Niagalé qui a une fois acheté du lait, dont la date de fabrication était ambiguë.

 En effet, le produit acheté mentionnait une date de fabrication qui n’était même pas arrivée. Comment comprendre que le produit puisse atterrir dans les rayons d’un supermarché avant même sa date de fabrication. La supercherie était trop flagrante. Ces témoignages suffisent à comprendre l’ampleur du phénomène de la vente des produits de consommation périmés ou antidatés.

S’il y a des gens qui s’adonnent à la vente de ces produits par peur d’enregistrer des pertes financières ou par négligence, d’autres sont conscients du danger que pourrait engendrer leur consommation. Amara Togo, gérant d’une « Alimentation » familiale, fait partie de ce lot. Pour éviter tout risque, il jette à la poubelle tous les produits expirés de sa boutique. Mais quelquefois, explique-t-il, il y a des gens qui lui demandent une remise sur les produits périmés. «Dans ce cas, pour ne pas tout perdre, je cède les produits de 1.000 Fcfa à 750 Fcfa et ceux de 350 à 250 Fcfa», avoue-t-il.

De son côté, Al Hassane Ag Ibrahim rassure qu’il ne vend pas de produits expirés. En guise de preuve, il nous montre quatre boîtes de moutarde récemment expirées qu’il a mises de côté. «Ça n’arrive pas souvent, mais quand mes produits expirent je les jette. Je n’aime pas avoir affaire aux contrôleurs qui passent en moyenne une fois par semaine», dit-il.


Des produits avariés saisis par les services compétents

Quant à Sarata Traoré, restauratrice, elle prépare en fonction de la demande de sa clientèle pour ne pas avoir des invendus. Cette dernière dit avoir une idée claire de sa recette quotidienne. Pour cela, elle cuisine en quantité juste suffisante pour éviter le gaspillage alimentaire et la perte économique. Pour elle, cette manière de faire est très bénéfique et maintient la confiance des clients. Concernant les grands supermarchés, alimentations ou autres fournisseurs de produits de conserve comme les petits pois, mayonnaises ou chocolats, elle suggère aux boutiquiers de faire une promotion pour les liquider avant leur péremption.

 

RISQUES SANITAIRES- Sur le plan sanitaire, Dr Mamadou Saidou Bah, spécialiste en nutrition et santé publique, explique que la qualité sanitaire des aliments est une composante essentielle d’une alimentation saine et équilibrée. Pour garantir cette qualité, soutient-il, les aliments emballés ou conditionnés doivent respecter des normes réglementaires qui varient selon les pays.

Parmi ces exigences, figurent des mentions essentielles, telles que la Date limite de consommation (DLC) et la Date de durabilité minimale (DDM). La DLC, développe le spécialiste, fait référence à la date après laquelle la consommation d’un produit présente un danger pour la santé, alors que la DDM indique qu’une fois cette date dépassée, le produit peut perdre certaines qualités organoleptiques (goût, texture, couleur), mais reste consommable sans risque sanitaire, sauf indication contraire. Toutefois, le toubib prévient que la consommation des aliments périmés entraine des toxi-infections alimentaires comme la diarrhée, le vomissement et la fièvre.


Parlant de la modification des dates sur les produits, le toubib prévient que modifier ou falsifier la date de péremption d’un produit alimentaire afin de le vendre est une pratique illégale et dangereuse pour la santé publique. Et de soutenir qu’avec l’ouverture des marchés à l’échelle mondiale, il est essentiel de renforcer la surveillance des produits alimentaires à travers des contrôles rigoureux effectués par les services d’hygiène et de sécurité sanitaires des aliments.

À ce sujet, il convient de noter que notre pays dispose d’institutions de contrôle dont l’Agence nationale de sécurité sanitaire des aliments (Anssa). Mme Diarra Dioumé Cissé y travaille en tant que cheffe du service de promotion des bonnes pratiques alimentaires et nutritionnelles. Selon elle, le constat par rapport à la conservation des produits de consommation est inquiétant. En effet, les normes de conservation des aliments sont peu respectées même si l’Agence a initié le contrôle conjoint pour mener des actions de contrôle d'envergure avec comme résultat des centaines de tonnes de produits impropres à la consommation saisis et détruits.

Mme Diarra Dioumé Cissé ajoute que sa structure effectue des missions de contrôle spécifiques et des investigations sur saisine ou plaintes. Comme Dr Mamadou Saidou Bah, elle souligne que la consommation des aliments décomposés, expirés ou mal conservés peut causer des maladies comme le cancer ou encore le botulisme (empoisonnement rare causé par des toxines produites par la bactérie clostridium botulinum). 

Pour mettre fin au phénomène, la cheffe du service de promotion des bonnes pratiques alimentaires et nutritionnelles de l’Anssa soutient qu’il faut appliquer à tous les niveaux (de la production à la consommation), les bonnes pratiques en matière de conservation des aliments. Également, elle estime qu’il faut sensibiliser les acteurs pour appliquer de façon effective la règlementation en vigueur.

Siguéta Salimata DEMBÉLÉ

DEMBÉLÉ Siguéta Salimata

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