Pour beaucoup de tisserands, le métier est avant tout familial et identitaire
Le tissage artisanal, héritage vivant des régions et des ethnies du Mali, se fraie encore une place dans certains quartiers de la capitale, mais peine à survivre face à des difficultés structurelles et commerciales, préviennent les tisserands interrogés par notre rédaction. Entre hausse du coût des matières premières, contrefaçons, pressions de la concurrence et manque d’appui institutionnel, la filière voit son avenir menacé malgré son rôle culturel et économique.
Le tissage est un métier d’héritage, exercé jour après jour dans plusieurs de nos contrées. Sous un hangar échafaudé de bois et de vieilles bâches pour servir d’abri contre les intempéries et le soleil à Médina Coura en Commune II, Almamy ou Abdoulaye Sangho, vice‑président de l’Association des tisserands du Mali (ATM), tisse quotidiennement de 9 h à 17 h. Originaire de la Région de Mopti, il a appris le métier auprès de son père et œuvre sur le site depuis 1982. Aujourd’hui, il forme son fils de 21 ans et espère lui céder la place en lui léguant l’héritage du métier. «Nous fabriquons des pagnes, des couvertures et le grand boubou des hommes», explique‑t‑il, en égrenant avec une aisance raffinée des motifs traditionnels comme «cornol», «arkila», «kerka», «kour‑kour», « boundou boundou», «kosso (kosso waalani)» et qui distinguent les productions selon les ethnies et les usages cérémoniels.
Pour beaucoup de tisserands, le métier est avant tout familial et identitaire. À Ségou, à Missira ou à Kalabambougou, des artisans racontent qu’ils ont été initiés par un parent et qu’ils transmettent aujourd’hui le savoir‑faire aux fils et aux apprentis. «C’est un métier d’héritage», résume Abdoulaye Djiga, arrivé à Bamako en 2002 après avoir appris le métier du tisserand à Ségou. Il peut produire 7 à 9 bandes par jour, vendues entre 8.000 et 15.000 Fcfa, selon la largeur et le motif. Pour beaucoup, ces revenus suffisent à assurer le quotidien familial sans exercer une autre activité professionnelle.
Cependant, un des problèmes majeurs pointés du doigt par les artisans reste l’accès aux fils. La fermeture auparavant (même s’il est vrai que les autorités ont procédé à sa réouverture, il y a quelques années) de la Compagnie malienne des textiles basée à Ségou (COMATEX), et principal fournisseur national, a bouleversé la chaîne d’approvisionnement. Les tisserands se fournissent désormais auprès de revendeurs qui importent des fils du Burkina Faso et de la Côte d’Ivoire essentiellement. «Autrefois, un paquet de fil coûtait 2.500 Fcfa. Aujourd’hui, on le paye entre 3.000 et 3.500 Fcfa», détaille Sangho, mettant en évidence l’impact direct sur le prix de revient et sur les marges des artisans.
ATTEINTE à LA REPUTATION- Plusieurs tisserands indiquent que la hausse du coût des intrants se répercute soit sur le prix final, réduisant la compétitivité face aux tissus industriels, soit sur leurs revenus, qui s’amenuisent. Mamadou Samba Kanté, Guinéen installé à Kalabambougou depuis dix ans, confirme que la cherté du fil est un frein important. Il estime gagner par semaine 30.000 à 35.000 Fcfa en produisant environ quatre pagnes.
Outre la question des intrants, les artisans dénoncent la falsification des produits et l’usurpation d’identité professionnelle. «Des personnes qui se prévalent de notre métier se présentent sur les scènes artisanales et bénéficient d’avantages au détriment des vrais artisans locaux», dénonce le tisserand Sangho. Certains acheteurs copient les motifs et techniques, vendent des imitations et trompent le consommateur. Au bout de quelques mois, la supercherie apparaît au grand jour et le public s’aperçoit que le produit n’est pas original, ce qui porte atteinte à la réputation des créateurs authentiques.
Les tisserands soulignent aussi une concurrence internationale différente de la concurrence locale. Selon eux, leur méthode de tissage, leurs motifs et leur manière de travailler sont difficiles à reproduire à l’identique par les artisans voisins. Malgré cet état de fait, nos tisserands sont confrontés à une concurrence portée avant tout par des flux commerciaux transfrontaliers plutôt que par une guerre des prix au sein du pays.
Les ventes connaissent des pics saisonniers : la saison sèche et le début de la saison pluvieuse correspondent aux périodes de mariages et de retours aux villages, moment où les pagnes et tissus traditionnels sont les plus recherchés. «Nos productions représentent une grande part des traditions et sont indispensables lors des mariages», précise Sangho. Ces événements offrent aux tisserands des périodes de revenus plus élevés, mais inégaux sur l’ensemble de l’année.
Face à ces défis, certains artisans multiplient les initiatives. Amadou Afel Sarré, tisserand depuis 40 ans, envisage de monter un projet pour structurer et développer la filière, capitalisant sur l’expérience transmise par son père. Mais tous parlent d’un manque de moyens et d’un besoin d’accompagnement étatique. «Nous voulons moderniser le métier, mais nous n’avons pas de moyens. Nous lançons un appel aux autorités», insiste le vice‑président de l’ATM.
IDENTITé CULTURELLE MENACéE- Les représentants du secteur soulignent que la sauvegarde du tissage va au-delà de la préservation d’un métier. Il s’agit aussi de valoriser une part importante de l’identité culturelle malienne et de créer des débouchés économiques locaux. Les artisans estiment que mieux encadrés, soutenus pour l’accès aux matières premières et protégés contre la contrefaçon, ils pourraient contribuer à la dynamique économique nationale tout en préservant un patrimoine vivant.
Les tisserands recommandent la redynamisation de la COMATEX pour sécuriser l’accès aux fils à des prix compétitifs, la mise en place de mécanismes de certification et d’authentification des pagnes traditionnels pour lutter contre la contrefaçon. Ils préconisent de soutenir des projets de modernisation (outillage, formation, logistique) et faciliter l’accès au crédit pour les ateliers, la valorisation de la filière par des campagnes nationales et internationales, salons et circuits de commercialisation qui favorisent les artisans authentiques. Et enfin, ils souhaitent encourager la transmission intergénérationnelle par des programmes d’apprentissage structurés.
Le tissage artisanal reste un pilier culturel et patrimonial et reste une source de revenus pour des familles entières. Pour perdurer, ce savoir-faire exige des réponses politiques et économiques concrètes : sécuriser l’accès aux matières premières, protéger les créateurs contre la contrefaçon, et soutenir la professionnalisation et la modernisation des ateliers. Sans cela, un pan de l’identité malienne menace de s’effilocher. à l’heure où la culture est promue, sauver le tissage artisanal du naufrage collectif est un devoir de haute portée nationale.
Sinè TRAORE
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