La pisciculture est pratiquée dans plusieurs régions du Mali
«Moi, je ne mange pas le poisson d’élevage !» La vieille Maïmouna est catégorique. Dans la famille, elle ne jure que par le poisson pêché dans le fleuve, convaincue que celui-ci a meilleur goût et qu’il est plus naturel. Son fils tente de la raisonner : «le poisson élevé dans les bassins ou étangs peut, lui aussi, être savoureux et nutritif». Le débat est lancé autour de la table. Entre attachement aux habitudes alimentaires, préférences gustatives et interrogations sur la qualité, les deux interlocuteurs illustrent une question qui anime de nombreux consommateurs : le poisson d’élevage vaut-il celui issu de la pêche traditionnelle ?
Au Mali, le poisson occupe une place importante dans l’alimentation des populations. Il constitue une source de protéines et contribue aux revenus de nombreux ménages. Mais derrière ce produit familier se trouvent deux modes de production différents : la pêche de capture, qui consiste à prélever les poissons dans leur milieu naturel, et la pisciculture, qui permet de les élever dans des étangs, des bassins ou d’autres installations aménagées.
La pêche continentale s’appuie sur un réseau hydrographique important. Selon les données de la Direction nationale de la pêche (DNP), le potentiel de captures est estimé à plus de 200.000 tonnes par an. L’activité se déploie notamment le long des fleuves Niger et Sénégal, dans les zones lacustres du Débo, du Télé, du Faguibine et du Fati, ainsi que dans la Région de Kayes, autour du lac Magui, du lac Doro et de la Térékolé. Elle est pratiquée par des pêcheurs migrants et des communautés sédentaires, notamment sur les affluents des deux grands fleuves et dans les retenues de Sélingué et de Manantali.
Les résultats présentés lors de la 16ᵉ édition du Conseil supérieur de l’agriculture (CSA), le 9 juin 2026, font état d’une production de 122.671 tonnes de poissons au titre de la campagne 2025. Ce chiffre renseigne sur la production enregistrée, tandis que le potentiel de captures supérieur à 200.000 tonnes par an, estimé par la DNP, correspond à une capacité théorique de prélèvement dans les eaux. Les deux données ne recouvrent donc pas la même réalité et ne doivent pas être confondues.
Cette richesse naturelle n’est cependant pas inépuisable. Les variations du niveau des eaux, la dégradation des habitats aquatiques, les effets du changement climatique et la pression exercée sur les ressources peuvent fragiliser les milieux de pêche et les revenus des communautés qui en dépendent. La préservation des écosystèmes constitue donc un enjeu majeur pour maintenir la disponibilité du poisson et assurer la durabilité de l’activité. Face à ces contraintes, la pisciculture apparaît comme une possibilité de compléter les captures naturelles et de mieux répondre à la demande.
Le Mali disposerait, selon la DNP, d’environ 5.500 sites aménageables pour cette activité, couvrant quelque 895.000 hectares, dont 620.500 hectares de bas-fonds, de mares et de plaines. Pourtant, le niveau d’aménagement de ce potentiel reste très faible. L’enjeu est de passer des possibilités recensées à une production mieux organisée, capable de soutenir durablement l’approvisionnement des marchés.
DEUX ORIGINES ET QUALITÉS À CONNAÎTRE- Pour le consommateur, la différence entre les deux poissons se joue souvent d’abord dans l’assiette. Le poisson pêché dans le fleuve évolue dans son milieu naturel et se nourrit des ressources disponibles. En pisciculture, les conditions d’élevage, l’alimentation, la densité des poissons et la qualité de l’eau sont davantage encadrées par le producteur. Ces facteurs influencent leur croissance, leur taille et certaines caractéristiques de leur chair.
Mais il serait réducteur de considérer que le poisson de pêche est systématiquement meilleur que celui d’élevage, ou l’inverse. Le goût dépend notamment de l’espèce, de son alimentation, de son environnement et de la fraîcheur du produit. Le tilapia, connu localement sous le nom de «n’tèbèn », et le silure, appelé «manogo», peuvent être issus aussi bien de la pêche que de l’élevage. La différence ne tient donc pas uniquement à leur origine.
Sur le plan nutritionnel, les deux catégories peuvent fournir des protéines de bonne qualité, ainsi que des vitamines et des minéraux utiles à l’organisme. La teneur en matières grasses et en oméga-3 varie toutefois selon les espèces, leur alimentation et les conditions de production. Il n’est donc pas possible d’affirmer, de manière générale, qu’un poisson est toujours plus nutritif que l’autre. La fraîcheur, les conditions de conservation et les pratiques d’hygiène comptent également dans la qualité du produit consommé.
Pour les ménages, la question est aussi économique. Le prix, la disponibilité sur les marchés, la taille des poissons et les préférences culinaires influencent les choix. Le poisson d’élevage pourrait contribuer à régulariser l’approvisionnement, notamment lorsque les captures sont insuffisantes, à condition que les coûts de production permettent de proposer un produit accessible. De son côté, la pêche traditionnelle demeure essentielle pour les communautés riveraines et pour la diversité des produits proposés aux consommateurs.
Le développement de l’aquaculture ne signifie donc pas le remplacement de la pêche. Il s’agit plutôt de renforcer les deux filières, en tenant compte de leurs complémentarités et de leurs contraintes. Pour y parvenir, les producteurs doivent notamment accéder à des alevins de qualité, à des aliments adaptés et abordables, à la formation technique et au financement. L’amélioration des équipements, de la conservation et du transport est également déterminante pour limiter les pertes après la récolte et acheminer le poisson dans de bonnes conditions jusqu’aux marchés.
La réduction du coût des intrants figure parmi les leviers envisagés.
Lors du Conseil supérieur de l’agriculture du 9 juin 2026, la détaxation des aliments destinés à la pisciculture et à l’aviculture a été annoncée pour soutenir ces filières. Cette mesure vise à alléger les charges des producteurs et à encourager le développement de leurs activités. Son impact effectif sur les coûts de production et sur les prix du poisson devra toutefois être évalué au regard de sa mise en œuvre.
UNE POLITIQUE NATIONALE-Cette ambition n’est pas nouvelle. Le Mali s’est doté, en janvier 2012, d’une Politique nationale de développement de la pêche et de l’aquaculture, après l’élaboration du Schéma directeur de développement de la pêche et de la pisciculture en 1997, actualisé en 2006. Cette orientation traduisait la volonté de faire de la pêche et de l’aquaculture de véritables filières de production rurale, en plaçant le pêcheur et le pisciculteur au cœur de la production halieutique, à l’image du paysan dans la production céréalière.
Cette volonté de modernisation est aujourd’hui remise à l’ordre du jour avec les États généraux de l’élevage, de la pêche et de l’aquaculture (EGEPA), initiés par le ministre de l’Élevage et de la Pêche, Youba Ba. Placée sous le thème de la modernisation des filières animales, halieutiques et aquacoles au service de la sécurité alimentaire et nutritionnelle, cette démarche vise à établir un diagnostic des difficultés du secteur et à faire émerger des solutions adaptées. Les concertations locales et régionales ont été lancées à Koulikoro, le 30 septembre 2026, avec la volonté de partir des réalités du terrain et de recueillir les préoccupations des producteurs et des autres acteurs concernés.
Pour la filière halieutique, les défis restent nombreux : insuffisance des infrastructures de production et de conservation, difficultés d’accès au financement et aux marchés, effets du changement climatique et développement encore limité de l’aquaculture.
Les concertations doivent contribuer à identifier des réponses concrètes à ces contraintes. Mais leur portée se mesurera surtout à la traduction des recommandations en investissements, en équipements et en améliorations tangibles des conditions de travail des pêcheurs et des pisciculteurs.
Au-delà des préférences de Maimouna et de son fils, le véritable enjeu est de garantir aux Maliens un poisson de qualité, disponible et accessible, tout en préservant les ressources naturelles.
Le poisson du fleuve a sa place, comme celui des bassins. La réussite de la filière dépendra de la capacité du pays à protéger ses eaux, à soutenir ses producteurs et à transformer son important potentiel en production durable, en emplois et en revenus.
Mariam A. TRAORÉ
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