#Mali : Suspension de l’exportation des produits ivoiriens : Une opportunité pour booster la production nationale

Les acteurs du négoce de l’igname, de la banane plantain, de l’attiéké ne cachent pas leur désarroi face à la situation. Mais l’absence des produits importés pourrait donner un coup de fouet à la production nationale. Surtout que les sols propices ne manquent pas dans notre pays

Publié mercredi 14 février 2024 à 07:43
#Mali : Suspension de l’exportation des produits ivoiriens : Une opportunité pour booster la production nationale

La Côte d’Ivoire a suspendu depuis le 15 janvier dernier et pour six mois, l’exportation de 20 denrées alimentaires dont le manioc, l’igname, la banane plantain, le riz et l’attiéké. La décision, prise au nom de la «sécurité alimentaire des populations vivant en Côte d’Ivoire», a des impacts réels sur des pays importateurs comme le Mali.

Au marché de Médine dénommé «Sugunin kura» à Bamako, un des principaux points d’approvisionnement en ces produits importés, les activités tournent au ralenti. Le site habituellement grouillant de monde essaie de survivre. Les grosses bâches servant d’étals n’exposent plus que de petits tas d’ignames et de bananes. La pénurie fait grimper les prix. Celui de la banane plantain a presque triplé, passant de 200 à 500 Fcfa pour un tas de 3 à 4 bananes. Quant à l’igname, le kilogramme coûte 450 contre 225 Fcfa auparavant. Et le kilogramme d’igname blanche se vend à 700 Fcfa.

Derrière une camionnette, Bouba Traoré attend impatiemment l’arrivée des clients. Le vendeur de banane plantain et d’avocat ne dissimule pas son désarroi : «Je fais ce métier depuis plus de 10 ans, jamais je n’avais été confronté à une telle situation.» Selon lui, cette décision des autorités ivoiriennes a causé beaucoup de difficultés aux commerçants. «Nous vivons de la vente de ces produits. Si nous ne pouvons plus les importer, cela affecte directement notre activité», confie-t-il, confirmant que les camions en provenance de la Côte d’Ivoire ont été bloqués aux frontières, provoquant «d’importantes pertes chez de nombreux commerçants».

Une communication préalable, dit-il, aurait permis de mieux gérer cette transition brutale. Bouba Traoré observe une certaine adaptation de la part des clients. Ces derniers commencent à s’habituer progressivement à la cherté des produits. «Au début, la situation était très difficile à gérer», avoue le commerçant. Alerté par notre conversation avec son voisin, Sory Karembé, également vendeur de banane plantain, s’invite dans les échanges et embraye : «Nous n’avons plus assez de revenus et subvenons difficilement aux besoins de la famille».

Nouh Sissoko, un vendeur non voyant, discute avec d’autres collègues commerçants autour du thé. Une nouvelle habitude imposée par le manque de marchandises. «Nous ne trouvons même plus le prix de condiments. Avant, nous n’avions même pas le temps de prendre du thé tellement nous étions occupés», explique, désemparé, le commerçant. Il poursuit : «Regardez ce hangar, il était rempli d’alloco (banane plantain) il y a moins d’un mois. Mais aujourd’hui, il est presque vide.» Selon Nouh Sissoko, il faut investir dans l’agriculture pour réduire les impacts de ce type de décision sur notre pays.

Un de ses compagnons Souleymane Doumbia, rapporte que les pertes s’évaluent en termes de millions pour certains d’entre eux. «Des tonnes de produits ont pourri dans des camions, bloqués à la frontière. Les Ivoiriens auraient dû nous prévenir avant de prendre une telle décision», tance Souleymane. Contrairement aux rumeurs selon lesquelles cette décision est liée à la Coupe d’Afrique des nations (CAN), le vendeur de banane plantain soutient que ce n’est pas le cas à cause de la durée de l’interdiction qui s’étend sur 6 mois.

Mohamed Magassa est chargé de bien disposer les bananes plantains sur les bâches après le déchargement des camions. En temps normal, son équipe travaillait de 6 heures du matin à 18 heures. Elle pouvait gagner entre 30.000 et 40.000 Fcfa par jour. «On n’avait même pas le temps de discuter, tellement qu’on était occupés», se rappelle-t-il. Maintenant, c’est la période des vaches maigres. Ses camarades et lui ont de la peine à joindre les deux bouts depuis trois semaines. «On part à la recherche de clients, mais on revient souvent bredouille. Or, moi je ne sais faire que ce métier», se lamente Mohamed. Et d’espérer une rapide amélioration de la situation.

 

Habitudes alimentaires- À quelques encablures, se trouve le hangar d’Adiaratou Diarra, vendeuse de banane plantain et d’igname. «Avant cette décision, le kilogramme de l’igname à la peau blanchâtre coûtait 350 Fcfa. Maintenant, c’est vendu à 700 Fcfa», nous apprend la vendeuse qui exprime la détresse des vendeurs confrontés à un marché vide. «Beaucoup de personnes dépendent de la vente de ces produits. Nous sommes tous assis ici sans rien à vendre», se plaint la marchande qui indique s’approvisionner désormais en igname à partir du Burkina Faso et du Ghana. «Ce que nous avons maintenant provient du Burkina Faso. Il n’y a aucun produit ivoirien ici, même l’igname à la peau blanchâtre vient du Ghana», souligne celle qui a 30 ans d’activité dans le métier et qui rencontre ce problème pour la première fois.

Face à la situation, les clients trouvent l’alternative. Daffa Traoré, un client régulier du marché de Médine, est venu acheter de l’igname, de la pomme de terre et de la banane plantain. Mais la flambée des prix finit par le contraindre à revoir ses habitudes. Néanmoins, il relativise : «On peut toujours utiliser l’argent dépensé pour l’igname et l’alloco pour autre chose. On peut se passer de ces produits même si c’est difficile. D’ailleurs, ce n’est même pas notre aliment de base».

Comme lui, les amateurs d’attiéké pourraient aussi être affectés par la situation. Bah Nagnouma vend de l’attiéké à Djicoroni-Coura, dans la Commune du Mandé. Cette sexagénaire dit que son stock est presque épuisé. «Mon livreur est bloqué à la frontière avec les sacs d’attiéké. Jamais, je n’ai connu une telle difficulté d’approvisionnement», s’inquiète la grossiste. Pour l’heure, notre interlocutrice maintient son prix de vente à 600 Fcfa le kilogramme pour les clients détaillants et 500 Fcfa pour les grossistes.

Par contre, chez Madou Traoré à Mamaribougou, le prix du kilogramme d’attiéké est désormais cédé à 1.000 Fcfa pour les grossistes et 1.200 Fcfa pour les détaillants. Si la situation ne change pas, prévient-il, l’attiéké ivoirien deviendra un produit rare et inaccessible pour la plupart des Maliens. En Côte d’Ivoire, les producteurs et les vendeurs de ces produits font aussi les frais de la décision de leurs autorités. Sur les réseaux sociaux, beaucoup d’entre eux dénoncent les dégâts causés par cette interdiction. Au Mali, nombre de nos compatriotes pensent que les autorités devraient trouver des solutions durables, dont la diversification des sources d’approvisionnement et le développement de la production locale.

 

Le potentiel existe- Nos scientifiques ont travaillé sur la culture de l’igname et de la banane plantain. Selon le directeur général de l’Institut d’économie rurale (IER), Dr Kalifa Traoré, sa structure avait un programme sur la pomme de terre, la patate douce et l’igname. Dans le temps, la culture de la banane plantain était valorisée par le Centre de recherche de l’IER de Sikasso.

« Ce centre qui s’occupait également de la culture du thé et de l’ananas, a eu des difficultés à cause du manque de financement », regrette le patron de l’Institut. Son service a encore dans ses armoires les «vieux dossiers d’expérimentations sur les ignames avec des rendements très élevés» et les compétences existent pour les remettre au goût du jour. Mais, avoue Kalifa Traoré, « on ne peut pas diriger la recherche sur une culture tant qu’elle n’est pas financée ». En plus, il faut nécessairement un plan stratégique. «Notre stratégie n’est pas validée pour le moment. Une fois qu’elle est validée, la recherche pourra mieux travailler sur ces différentes cultures», assure-t-il.  

Dr Kalifa Traoré est formel : la production des produits concernés par la décision des autorités ivoiriennes, est bien possible sur le sol malien. «À présent, les ignames sont produites en quantité dans la région de Sikasso. Mais, dans les investissements, la patate douce et la pomme de terre ont pris le pas sur l’igname».

Selon lui, les isohyètes de Sikasso et de Kita sont des zones par excellence pour la culture de la banane plantain, de l’igname et du thé. Il y a aussi la zone pré-guinéenne, qui enregistre plus de 1.300 millimètres de pluie. «La recherche est là pour accompagner les producteurs. Il suffit que les autorités orientent la recherche vers ces cultures et qu’on mette les moyens, pour arriver à une production à grande échelle afin de contribuer à l’atteinte de la sécurité alimentaire dans notre pays», plaide le directeur général de l’IER.

De l’analyse du président de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture du Mali (Apcam), Sanoussi Bouya Sylla, cette situation affecte beaucoup plus les commerçants et les praticiens ivoiriens que ceux du Mali. Et pour cause, argumente-t-il, la dépendance de notre pays aux produits cités n’est pas aussi signifiante que certains voudraient le faire croire.

«Combien de familles au Mali consomment de la banane plantain, de l’attiéké ou de l’igname?, s’interroge-t-il. Et de faire remarquer que souvent, les citadins ont tendance à tout analyser uniquement à l’échelle de la seule ville de Bamako. Sanoussi Bouya Sylla affirme qu’il n’y aura pas, concernant l’igname, «d’impact majeur, car notre pays en est également un gros producteur, notamment dans la Région de Sikasso». En somme, rassure le premier responsable de la faîtière des agriculteurs, «l’impact sur la consommation malienne est quasi nul. Il n’y a vraiment pas de quoi s’alarmer… Pour les agriculteurs maliens, c’est un non-événement».

Le président de l’Apcam soutient que cette décision des autorités ivoiriennes est une opportunité pour le Mali, où les terres sont favorables à la production de tous les produits concernés. «Mais certaines facilités, comme les droits de douane et les coûts de transport, ont fait que ceux qui produisent ces produits ne les considèrent plus comme rentables. Aujourd’hui, avec cette décision, ils peuvent redevenir rentables, et les gens peuvent se positionner par rapport à ces produits», explique-t-il.

En attendant, prône-t-il, « ceux qui mangent l’alloco, peuvent très bien se tourner vers la patate douce. L’igname est disponible. Et pour ceux qui consomment de l’attiéké, peuvent se tourner vers le «Djouka». Sanoussi Bouya Sylla rassure que les autorités de la Transition sont en train de prendre plusieurs dispositions pour garantir la souveraineté alimentaire.

Amadou GUEGUERE

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