L’Essor : Quel regard portez-vous sur le processus de refondation au Mali ?
Fatoumata Keïta : Le processus de refondation en cours au Mali suscite à la fois espoirs, interrogations et débats. Le constat peut être nuancé, car il comporte des avancées visibles, mais aussi des défis importants. Depuis 2020, les autorités de la Transition ont affiché une volonté de renforcer la souveraineté nationale, de réformer les institutions, de revoir les partenariats internationaux, de lutter contre la corruption et la mauvaise gouvernance. L’adoption d’une nouvelle Constitution marque une étape importante qui traduit la volonté de redéfinir l’architecture institutionnelle et consolider l’autorité de l’État.
Je pense que le processus de refondation a été accompagné d’un repositionnement diplomatique et sécuritaire. La diversification des partenariats internationaux et la redéfinition des relations extérieures ont renforcé ce discours centré sur l’indépendance stratégique du pays. Cependant, cette orientation suscite beaucoup de débats quant à ses effets à long terme sur l’économie, la coopération et l’intégration régionale.
Malgré les efforts du gouvernement, l’insécurité demeure et la stabilisation durable du territoire reste une condition essentielle pour que la refondation produise des résultats concrets. Aujourd’hui, on assiste à une participation citoyenne contrastée au Mali. Les consultations nationales ont permis une certaine mobilisation populaire. Toutefois, des voix appellent à davantage d’inclusion, car certains acteurs politiques et sociaux expriment des réserves sur le rythme et la transparence du processus.
La refondation institutionnelle doit s’accompagner d’améliorations tangibles en matière d’emploi, de pouvoir d’achat, d’accès aux services sociaux de base comme l’électricité, entre autres, de lutte contre les inégalités. Or, la situation économique reste fragile et fortement dépendante de facteurs internes et internationaux. La question de l’électricité sur laquelle s’adosse en grande partie l’économie du pays, demeure réelle. Des efforts sont faits, mais des actions externes sabotent ces efforts. Pour résumer, le processus de refondation au Mali représente une tentative ambitieuse et inédite de reconstruction politique et stratégique. Il a permis une redéfinition institutionnelle et un repositionnement international notable.
Cependant, sa réussite dépendra de la restauration durable de la sécurité, de l’inclusion politique réelle, de l’amélioration concrète des conditions de vie des populations, de la participation citoyenne d’individus de bords différents assurant ainsi la qualité des décisions publiques. La refondation est engagée, ce qui est à applaudir, mais son aboutissement reste conditionné à des résultats mesurables sur la stabilité, la gouvernance et le développement.
L’Essor : Comment font les femmes pour développer civisme et responsabilité au niveau de la société?
Fatoumata Keïta : Au Mali, comme ailleurs, les femmes jouent un rôle déterminant dans le développement du civisme et les sens des responsabilités. Et cela à travers l’éducation des enfants les femmes transmettent le respect des règles et de l’autorité légitime, l’honnêteté et l’intégrité, le sens du bien commun, la tolérance et le respect d’autrui, la promotion de la non-violence en privilégiant le dialogue entre les enfants. Les femmes impliquées dans des organisations communautaires peuvent organiser des campagnes de sensibilisation encourager la participation électorale responsable, promouvoir la non-violence et le dialogue. Les femmes deviennent ainsi des relais de conscience civique.
Un autre aspect du sens du civisme et de la responsabilité se trouve dans l’éducation à la responsabilité économique, ce qui est moins enseigné chez nous. Concernant la promotion du respect des normes dans les conflits locaux ou familiaux, elles servent d’un trait d’-union pour favoriser le dialogue, encourager des solutions pacifiques. Le développement du civisme ne repose donc pas uniquement sur l’État ou l’école. Il prend racine dans la cellule familiale et dans la vie communautaire. En tant qu’éducatrices, médiatrices, gestionnaires et leaders sociales, les femmes constituent un pilier essentiel pour construire des citoyens responsables, respectueux des lois et engagés pour le bien commun.
L’Essor : Expliquez la contribution des femmes dans le renforcement de la cohésion sociale et le vivre-ensemble?
Fatoumata Keïta : Au Mali, où les défis sécuritaires et communautaires ont fragilisé le tissu social, les femmes jouent un rôle stratégique dans le renforcement de la cohésion sociale et du vivre-ensemble. Leur position au cœur de la famille et de la communauté offre une capacité d’influence considérable. Elles contribuent à la restauration du dialogue intercommunautaire en participant à des cadres de dialogue entre communautés (Peulh, Dogon, Soninké, Songhaï, etc.). Aussi, elles restent une excellente médiatrices dans la gestion des conflits. Un autre aspect important de cette question est l’éducation à la tolérance. Ceci consiste à transmettre aux enfants les valeurs de respect, de solidarité et d’acceptation de l’autre malgré sa différence, en sensibilisant contre les discours de haine et les stéréotypes, en valorisant les langues et cultures nationales dans un esprit d’unité.
Les femmes sont également s’engagées dans la société civile à travers des actions comme l’organisation des événements socio culturels qui permettront de consolider les liens entre les communautés ou entres ethnies. Je pense que le dernier pan de cette question est la participation politique inclusive.
Il est important aujourd’hui de plaider pour une représentation équitable dans les instances décisionnelles pour promouvoir des politiques publiques qui favorisent l’équité et la justice sociale. Les femmes maliennes ne sont pas seulement victimes des crises. Les femmes représentent plus la moitié de la population malienne, malheureusement, nous avons 6 contre 22 au gouvernement actuel. Je pense qu’il faut corriger cette insuffisance pour réduire les frustrations et les divisions.
L’Essor : Quels sont les obstacles qui freinent la vie citoyenne des femmes ?
Fatoumata Keïta : Plusieurs obstacles structurels et conjoncturels freinent encore la pleine participation des femmes à la vie citoyenne comme les pesanteurs socioculturels. Ces facteurs réduisent le temps, la légitimité sociale et la liberté d’engagement des femmes. Ensuite, on a à faire à des normes traditionnelles limitant la présence des femmes dans l’espace public. La perception du leadership est telle que le pouvoir est essentiellement masculin, tout le démontre dans la vie publique au Mali, la représentation féminine au Mali dans le gouvernement, au CNT…
On a aussi l’accès limité des femmes à l’éducation et à l’information. Même si des progrès ont été réalisés à ce niveau, des inégalités persistent. Le taux d’analphabétisme est plus élevé chez les femmes, surtout en milieu rural. Leur accès à l’information civique et politique est limité. Or, la participation citoyenne suppose une bonne compréhension des droits et devoirs. Ensuite, nous avons des obstacles économiques qui favorisent la dépendance financière de la femme. Ce sont des difficultés d’accès au crédit et aux ressources productives et autres. Ce n’est un secret pour personne que sans autonomie économique, l’engagement public devient plus difficile.
Le point culminant de cette problématique est la sous-représentation politique des femmes au Mali. Je faisais mon mémoire de DEA en 2007 sur la Problématique de l’implication et de l’évolution politique des femmes en politique au Mali. Le constat demeure le même : les femmes sont sous représentées en politique au Mali comme dans beaucoup d’endroits au monde. Malgré l’existence de mécanismes de quota de 30% avec la loi n° 2015-052 du 18 décembre 2015 instituant des mesures pour la promotion du genre dans l’accès aux fonctions nominatives et électives, les femmes restent minoritaires dans les postes de décision. On ne peut énumérer les obstacles sans parler de la question de l’insécurité et des crises.
Dans certaines régions du Mali, les déplacements sont limités, les risques sécuritaires découragent la participation publique. Ainsi, les priorités des populations se concentrent sur la survie plutôt que sur l’engagement citoyen. Cette instabilité affecte particulièrement les femmes par le fait des violences basées sur le genre, des pertes des piliers économiques du foyer, notamment le mari ou le fils. Ensuite, nous avons les questions de violences basées sur le genre. Pour faire un ramassé synthétique, les obstacles à la participation citoyenne des femmes au Mali sont à la fois culturels, économiques, institutionnels et sécuritaires.
Pour les surmonter, il est essentiel de renforcer l’éducation des filles, de promouvoir l’autonomisation économique des femmes, d’appliquer réellement les lois favorisant la représentation féminine à la vie publique, de lutter contre les violences basées sur le genre, de valoriser des modèles féminins de leadership.
L’Essor: Au Mali, les femmes jouent-elles un rôle central dans la culture et la citoyenneté ?
Fatoumata Keïta : J’imagine un Mali où les femmes ne sont plus seulement des actrices discrètes du quotidien, mais des piliers visibles et reconnus de la culture et de la citoyenneté. Elles occupent une place centrale dans les institutions culturelles et dirigent des centres artistiques, des festivals et des initiatives patrimoniales où les savoirs féminins sont valorisés comme richesse nationale. Les jeunes filles grandissent alors en voyant des modèles féminins artistes, historiennes, écrivaines et promotrices culturelles qu’elles prendront comme référence pour mieux rêver et grandir.
Les femmes participent pleinement aux conseils communaux, aux débats publics, aux processus électoraux, aux instances de décision suprême du pays. Ainsi, la culture de la paix, du civisme devient des valeurs transmises dès l’enfance, avec des mères et éducatrices qui inculquent la tolérance, le respect des lois, l’engagement communautaire et la responsabilité collective. Ce leadership féminin contribue à réduire les tensions et à consolider l’unité nationale. Dans ce Mali, l’économie culturelle est portée par les femmes. Les secteurs de l’artisanat, de la mode traditionnelle, de la musique et de la transformation agroalimentaire deviennent des moteurs économiques, avec des coopératives féminines structurées et soutenues.
Propos recueillis par
Mohamed Lamine H DICKO
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