Le morceau de trop pour les ménages maliens

Au Mali, manger de la viande devient de plus en plus une opération financière. Face à la hausse des prix, les ménagères ont développé des trésors d’ingéniosité pour continuer à servir des repas convenables à leurs familles. Dans cette bataille quotidienne, elles méritent plus qu’un simple coup de chapeau

Publié vendredi 14 août 2026 à 10:06
Le morceau de trop pour les ménages maliens

Le kg de viande avec os se négocie autour de 4.500 et celui sans os atteint 5.000 Fcfa

 

Autrefois, pour préparer une sauce à la viande, il suffisait de se rendre chez le boucher avec quelques billets en poche. Aujourd’hui, il faut presque préparer un dossier de financement. On arrive devant l’étal, on demande le prix, on fait semblant de réfléchir et, parfois, on repart avec une quantité qui ferait sourire… si la situation n’était pas aussi sérieuse.

La viande semble avoir changé de statut. Elle n’est plus seulement un aliment : elle est devenue un événement. Dans certaines familles, elle apparaît le dimanche, les jours de fête ou à l’occasion d’une visite importante. Les autres jours, la marmite se contente de faire sans elle. Et lorsqu’un petit morceau réussit à franchir la porte de la concession, il devient aussitôt l’objet de toutes les attentions.

Qui aura le morceau avec l’os ? Qui prendra celui qui contient un peu plus de chair ? Question existentielle. À ce rythme, il faudra bientôt instaurer un règlement intérieur pour la distribution de la viande dans certaines familles !

Mais derrière cette petite touche d’humour se trouve une réalité qui n’amuse personne. Les prix des produits de première nécessité ont considérablement compliqué la vie des ménages. Et dans cette bataille, les femmes sont en première ligne.

Chaque jour, elles prennent leur porte-monnaie et partent faire leurs courses comme un soldat part au front : avec courage, mais sans savoir exactement ce qu’elles pourront ramener.

Elles ont appris à calculer autrement. La viande est découpée en petits morceaux. La sauce est davantage garnie de légumes. Les quantités sont ajustées. Le poisson, les œufs, les légumineuses ou d’autres aliments prennent parfois le relais. L’objectif est simple : nourrir tout le monde sans vider complètement la caisse familiale.

Certaines ménagères sont devenues de véritables ingénieures de la cuisine. Elles savent faire paraître une petite quantité de viande beaucoup plus importante qu’elle ne l’est réellement. Un peu de tomate ici, quelques légumes là, suffisamment de sauce et beaucoup de savoir-faire. Le miracle est dans la marmite. Et surtout, elles savent faire une chose extraordinaire : se priver elles-mêmes.

Le morceau le plus tendre ? Pour les enfants. La meilleure part ? Pour le mari ou l’invité. Et la maîtresse de maison ? Elle se contente souvent de ce qui reste. Quand elle ne dit pas simplement qu’elle « n’a pas faim ».

Ce sacrifice silencieux mérite d’être regardé avec davantage de respect. Car, derrière chaque repas servi à temps, il y a souvent une femme qui a dû renoncer à quelque chose pour équilibrer les comptes.

Elle économise sur le condiment, négocie le prix au marché, compare les étals, achète en petite quantité, réutilise certaines provisions et invente de nouveaux menus. Elle est à la fois cuisinière, comptable, économiste et gestionnaire de crise. Et tout cela sans prime de rendement.

Mais attention : il ne faudrait pas transformer cette capacité d’adaptation en solution permanente à la cherté de la vie. Les ménages peuvent apprendre à consommer autrement, mais ils ne peuvent pas éternellement réduire leurs besoins. À force de couper les morceaux, on finit aussi par réduire la qualité de l’alimentation.

La question de la viande renvoie donc à une problématique plus large : celle du pouvoir d’achat. Lorsqu’une famille doit réfléchir longuement avant d’acheter quelques morceaux de viande, c’est que la pression sur son budget est devenue importante.

Les consommateurs ont besoin de comprendre les raisons de cette situation. Les acteurs de la filière, eux aussi, doivent pouvoir expliquer leurs charges, leurs difficultés et les contraintes auxquelles ils sont confrontés. Mais au bout de la chaîne, il y a toujours le même acteur : le consommateur, qui paie.

En attendant des réponses durables, les femmes continueront de faire ce qu’elles savent faire depuis toujours : tenir la maison debout, même lorsque les prix semblent vouloir la faire vaciller.

À elles donc, ce vibrant hommage. À celles qui transforment 2.000 Fcfa en repas familial, qui font quatre plats avec trois ingrédients et qui savent que, dans une maison ordinaire, « on va trouver quelque chose à mettre sous la dent » est parfois une véritable politique économique.

Quant à la viande, elle peut continuer à jouer les grandes dames et à se faire désirer sur les étals. Mais qu’elle se méfie : la ménagère malienne est inventive. Elle peut faire beaucoup avec peu. Ce qu’elle ne peut pas faire, en revanche, c’est nourrir indéfiniment une famille avec une marmite vide et un porte-monnaie pressuré.

Mariam A. TRAORÉ

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