Ce long monopole céda brusquement la place à la première véritable transition médiatique au Mali, avec la libéralisation de la presse écrite en 1989 (arrivée de l’hebdomadaire Les Échos) et des ondes en 1991 (naissance de Bamakan). Le quotidien national se retrouve à paraître aux côtés de nouveaux titres, de plus en plus nombreux à la faveur de la démocratisation du pays. De même, Radio Mali doit changer de fusil d’épaule face à la multiplication des radios libres à Bamako et à l’intérieur du pays. Cette adaptation aboutit à la création de la Chaîne 2 en 1993.
À l’orée des années 2000 survient la deuxième transition médiatique, avec la pénétration d’Internet. Les médias classiques doivent «muter» ou affronter de nouveaux concurrents. Les premières plateformes d’actualités en ligne voient le jour : Maliweb, Afribone, Maliactu, Malijet. Elles reprennent les articles des journaux classiques ou produisent leurs propres contenus. Ces plateformes encouragent la création de blogs et posent les bases de la presse en ligne.
La naissance de la chaîne privée Africable Télévision sur satellite en 2004, facilitée par l’installation des distributeurs MMDS comme Multicanal (qui opérait déjà avec les paraboles dès la fin des années 1990), puis de Malivision en 2002, amorce la troisième transition médiatique au Mali. La quatrième transition médiatique intervient avec l’arrivée des réseaux sociaux, principalement Facebook. Timides dans la création de sites web, plusieurs médias classiques y trouvent une facilité à installer des déclinaisons via des pages spécialisées.
Une nouvelle race d’acteurs émerge : les activistes- influenceurs. Les réseaux sociaux comme WhatsApp et TikTok donnent un caractère féroce aux transformations qu’ils induisaient. Cette quatrième transition, marquée par la floraison des réseaux sociaux, démocratise l’accès à l’information. Mais elle va livrer aussi le produit informationnel à toutes sortes de fabriques, aux mains d’amateurs, de pirates et d’imposteurs. Chaque citoyen, avec le clavier d’un téléphone, le micro et la caméra intégrés, se voit investi d’un diplôme imaginaire de journaliste ou de préposé à transmettre l’information.
De nouveaux médias foisonnent, de nouveaux acteurs pullulent, souvent peu ou mal formés. Devenus des dangers publics, ils manient une substance qui peut à tout moment se transformer en arme létale lorsqu’elle est mal utilisée. La transition médiatique en cours est plus brutale, nourrie par la désinformation qui alimente la mésinformation. Les activistes en usent pour polariser autour d’idées ou d’idéologies, laissant les citoyens désabusés. Entre ces vagues déferlantes de nouveaux médias et leurs animateurs, les médias classiques se cherchent, dans un instant de survie permanent.
Nous sommes loin des théories de Marshall McLuhan sur les médias «chauds» et «froids». Ces médias classiques, à leur apogée, avaient tout de même semé, dans le monde occidental, ce qu’Ignacio Ramonet appelait «la tyrannie de la communication », entre les fausses informations des « charniers de Timisoara» et les manipulations de la guerre du Golfe. Les citoyens n’avaient alors aucune emprise sur l’information. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, chacun peut s’en saisir.
Chaque citoyen, chaque activiste, chaque vidéaste devient un petit «Goebbels » en puissance. À travers les réseaux sociaux, se joue chaque jour «le viol des foules », pour reprendre une partie du titre de l’ouvrage du Russe Serge Tchakhotine. Aujourd’hui, les fake news, qui semblent noyer de plus en plus les bonnes informations, participent à un véritable «viol des opinions». Et cela persiste en l’absence d’une régulation forte.
Le numérique semble-t-il prendre le droit de vitesse? Devant ce tableau contrasté, les médias classiques paraissent dépassés face aux transformations rapides des habitudes de consommation. Cela soulève de vrais débats, surtout dans un contexte de crise comme celui que vit le Mali et la sous-région sahélienne.
Faut-il recourir à un « journalisme patriotique » pour défendre la patrie face à la guerre de l’information ? La cabale médiatique ourdie contre le Mali ces derniers mois l’illustre parfaitement. La guerre hybride que nous subissons induit une guerre de l’information qui agit à la fois sur les conditions de travail de la presse, toutes obédiences confondues, et sur la condition même du journaliste et de l’acteur de presse.
Selon plusieurs témoins, cela laisse entrevoir une cloison de plus en plus étanche entre «journaliste» et «communicant». La transition médiatique que nous vivons est faite de turbulences pour le secteur et ses acteurs. Et les passes d’armes entre médias classiques et nouveaux sont truculentes. Entre résistance des premiers et persistance des seconds, vent debout, chacun cherche son chemin. Non sans devoir se transformer au quotidien, à la vitesse du numérique.
Alassane Souleymane
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