Younoussa Hamara, historien et écrivain : «le cimetière de Saneye doit être protégé et sécurisé pour les générations futures»

Dans cette interview, l’historien et écrivain Younoussa Hamara évoque l’origine du quartier Saneye et son célèbre cimetière dans la Cité des Askia, son importance pour le tourisme local et le mystère qui entoure le vieux site

Publié jeudi 05 mars 2026 à 08:58
Younoussa Hamara, historien et écrivain : «le cimetière de Saneye doit être protégé et sécurisé pour les générations futures»

L’Essor: Pouvez-vous nous expliquer l’origine de Saneye à Gao?

Younoussa  Hamara: Il faut rappeler que Saneye était le quartier résidentiel de Gao où se concentrait l’élite commerçante : les ghamassiens arabo-berbères, les wakoré, en plus de la population autochtone.  Quant Ibn Batuta (1354-55) séjourna pendant 20 jours dans la ville, il confirma qu’une large majorité des résidents de ce quartier étaient des «étrangers»  comme Kukiya, l’autre port commercial.

Saneye abritait les entrepôts commerciaux et de négoce et était très florissant déjà au XVe. Il y avait à l’époque, en grandeur, une rivalité entre la ville de Gao et Kano en nombre d’habitants qui se situait autour de 70.000 âmes. Saneye était un centre extrêmement important dans l’architecture du commerce de l’époque et son port était fréquenté.

Il était à l’aboutissement des routes caravanières reliant le Caire (égypte), nouveau centre de rayonnement du monde arabe (au détriment de Damas en Syrie) à Gao. Il y avait des foules de négociants qui venaient faire des affaires sur l’or et les esclaves  et des étudiants de passage pour Tombocutou.  Avec Djenné, ils étaient les grands ports de marchandises. Ibn Batuta se délectait de la qualité de vie des gens de Gao qui buvaient de l’eau de puits et servaient des poissons grillés à l’huile à table.

 

L’Essor: Saneye est aujourd’hui connu grâce à son cimetière. Quelle est l’importance de ce site historique pour la Région de Gao et pour le Mali entier?

Younoussa Hamara: Un intérêt colossal au regard des informations qu’il renferme dont on n’a pas exhumé la totalité des secrets. En effet, il faut aussi rappeler que c’est en 1939, au mois d’août que le Colonel Chambon, commandant de la Région de Gao, lors d’une excursion avec son épouse tomba sur le cimetière à tout hasard.

Ils ont  été intrigués sur le site par un affleurement de briques rouges qui débordait de sous la terre, curieux, ils ont gratté superficiellement pour exhumer des briques et surtout une plaquette en marbre avec des inscriptions en arabe. Il demanda alors à son interprète Oubbou b Sidi de les transcrire et de les traduire. 

Il fut agréablement surpris de découvrir des stèles funéraires dont une  au nom d’un roi Abi Bakr Kuhafa, décédé en 1104. Il entreprit alors plus sérieusement de revenir et de procéder  à d’autres exhumations dans cette tombe qui renfermait sept stèles dites royales qui datent du XIIe.

 Dès le 18 octobre, le Colonel adressa une lettre au directeur de l’IFAN de Dakar pour lui faire part de sa découverte avec les photographies des objets et leurs transcriptions. Malheureusement, la suite ne se fit pas en présence de Chambon qui est muté à Casablanca en 1940 et son successeur, le Colonel Duboin qui n’eut pas la même sensibilité pour l’archéologie prit en 1941 la lourde et funeste décision d’orner les devantures de certains édifices publics avec les stèles dont les plus importantes étaient en marbre gravées en Espagne, très précieusement en Andalousie.

Malgré  les injonctions fermes et vigoureuses de Raymond Mauny qui se retrouva à Fort-Lamy au Tchad pour les fouilles dans le Tibesti, Duboin sacrifia une partie de ces objets de valeur inestimables sur un coup de tête.

D’autres exhumations eurent lieu en 1943, puis en 1949. Mais il s’agit jusques là de fouilles « anarchiques » réalisées par des non-spécialistes qui causèrent beaucoup de dommages aux pièces et aux gravures qu’elles comportaient faisant perdre ainsi, dans bien des cas, l’essentiel des informations capitales.

à cause des lourdeurs administratives et la non-disponibilité de spécialistes. Mauny étant occupé au Tchad, Henri Lhote en Algérie et Théodore Monod aussi empêché à Bissau, c’est Sauvaget qui fut engagé seulement en 1946 pour examiner les photographies et les transcriptions  expédiées à Dakar afin d’écrire un premier article sérieux pour parler des découvertes des stèles royales de Gao, les sept premiers( cf. BIFAN Tome XII, 1950, pp 418-40), il a fallu attendre alors 1950 pour que Raymond Mauny puisse effectuer un séjour à Gao pour réellement faire l’inventaire des pièces découvertes lors des fouilles précédentes et établir une classification rigoureuse.

 Il donna les conseils idoines  pour protéger et sécuriser toutes les pièces qu’il trouva sur place (une bonne cinquantaine  dont les sept de Sauvaget, les treize publiées par Marie Madelaine Viré, etc.). Il ne trouva pas une dizaine  dont deux qui,  sur ordre de Duboin, étaient incrustées dans les murs d’un édifice culturel important de la ville (elles y sont toujours).Une stèle a été scellée dans la maison d’un cadi de la ville et certaines pièces dans les murs de la résidence du commandant. L’ensemble des autres pièces a été empaqueté et envoyé à Dakar.

Il y aura d’autres fouilles notamment en 1972 et 73 qui allongèrent la liste des objets archéologiques de la ville de Gao y compris celles découvertes par la mission Gironcourt et de Moréas à Bintia. Alors, on parle de pièces qui datent du XIIè et dont les noms des rois ne correspondent pas tout à fait à ceux des Dia.

Donc, il y a matière à pousser les recherches pour savoir qui ils sont et quels types de relations avaient-ils avec les Dia et peut-être avant, avec les  Rois Kanta de Gao déchus par les Dia. Il faut dire que c’est assez palpitant et il y a un intérêt scientifique incroyable  derrière qui va sans doute impacter globalement nos connaissances actuelles sur le Songhay et sur les villes de Gao et de Kukiya en particulier.

 

L’Essor : Quelles sont les mesures prises pour protéger le site historique et le retour des œuvres rapatriées à Dakar ?

Younoussa Hamara: L’importance de ce cimetière pour Gao est sans conteste pour l’histoire. On parle d’une ville millénaire qui a joué les premiers rôles quasiment depuis toujours : capitale de royaume d’empire et capitale moderne et une des plus grandes villes du Nord Mali. Ce n’est pas gratuit, c’est l’histoire de la ville, de ses hommes et femmes et jeunes. Je crois que si le Mali se donne les moyens d’aller plus loin dans les fouilles et l’interprétation des données, on sera surpris des révélations qui en sortiront.

Cela a besoin de volonté politique et d’engagement de ses fils aussi qui sont  aussi des grands scientifiques et des chercheurs qui peuvent enclencher le processus et l’entretenir. Déjà, le professeur  Ismail Diadié Haïdara a ouvert le bal dans une lettre adressée à l’IFAN de Dakar au Sénégal dans laquelle il exhorte à la restitution des stèles de Gao.

Il faut se saisir de cette opportunité de notre frère et amplifier de façon à ce qu’il y a une coalition régionale forte et structurée qui se forme dans le cadre d’ailleurs du mouvement d’ensemble africain pour le retour des œuvres et biens africains spoliés, pillés et dérobés par la puissance colonisatrice qu’est la France. Les listes des œuvres sont connues, reste à pousser au plus haut niveau. Faire revenir tous ces objets  à Gao va largement contribuer à rehausser le niveau scientifique et culturel de la ville.

Bien sûr que le site doit être protégé et sécurisé car, comme tous les biens culturels, il est très vulnérable et exposé. Les autorités de la ville et les représentants de l’état doivent prendre leurs responsabilités pour préserver le site qui est classé au patrimoine national, un bien commun qui ne peut, sous aucun prétexte, être spolié et encore moins vendu en lots à usage d’habitation. Mais c’est clair que c’est un sujet assez complexe dans ce contexte d’insécurité.

Propos recueillis par

Abdrahamane TOURE / AMAP - Gao

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