Dr Ahmadou Touré
Elle impose un retour courageux et lucide aux fondements mêmes de la nation, de l'État et du pacte républicain. Ce sont ces idées fortes qui guident l’analyse du directeur du Centre de recherche en gouvernance, médiation et sécurité dans le Sahel, Dr Ahmadou Touré, sur le vaste chantier de la Refondation politique et sociétale en cours dans notre pays
D’après l’expert, la refondation politique ne se réduit pas à une ingénierie institutionnelle ou à un simple ravalement juridique. Selon le chercheur, elle consiste fondamentalement à réinterroger et réactualiser les principes directeurs du vivre-ensemble, à savoir ce qui nous lie profondément comme nation, les valeurs éthiques qui fondent la confiance réciproque entre concitoyens, la légitimité véritable de l'autorité publique et les conditions d'une cohésion durable. L'universitaire soulève que les réformes institutionnelles sont certes nécessaires pour structurer l'action publique, mais qu'elles ne restent que de simples instruments. Sans cette réinterrogation profonde, critique et partagée du pacte social, prévient-il, ces réformes demeureront superficielles, illusoires et vouées à échouer de nouveau. C'est précisément parce que les trois décennies de réformes techniques ont aveuglément négligé cette dimension humaine et culturelle que l'on se trouve aujourd'hui face à l'exigence impérative d'une véritable refondation sociétale.
Dans son
analyse minutieuse, le directeur du centre de recherche observe que les
réformes électorales et institutionnelles des trente dernières années ont
systématiquement traité les formes extérieures sans jamais toucher au fond des
problèmes. Les autorités ont multiplié les textes législatifs, les commissions
électorales, les codes divers et les structures de décentralisation, sans
jamais remettre sur le métier le contrat social hérité de l'indépendance et
consolidé à la faveur des transitions démocratiques des années 1990.
Pour Dr Touré,
cet échec systémique s'explique par le fait que ces ajustements présupposaient
à tort qu'on pouvait stabiliser durablement la cohésion nationale par de
simples mécanismes mécaniques ou procéduraux, comme des élections périodiques
régulières ou un multipartisme formel déconnecté des réalités sociétales. Or,
poursuit l'expert, lorsque les institutions publiques sont perçues par les
populations comme des instruments de capture exclusive par des élites au
détriment de l'intérêt général, et non comme l'expression authentique d'un
pacte partagé, elles perdent instantanément toute légitimité morale et
politique. Les ruptures historiques de 2012, 2020 et 2021 ne constituent en aucun
cas des accidents isolés ou fortuits, rappelle-t-il avec force, mais bien les
symptômes aigus et répétés d'un pacte social totalement usé.
La nécessité
absolue des réformes actuelles réside donc, d'après lui, dans l'urgence absolue
de sortir de cette logique purement instrumentale pour s'accompagner d'une
refondation et d'une réactualisation courageuse des principes d'appartenance
commune.
Interrogé sur
la nature intime de la fracture, le chercheur précise que la crise actuelle
n'est ni purement une crise de valeurs, ni uniquement une perte de repères
civiques, ni simplement un rejet épidermique de l'État central, mais bien la
combinaison complexe et délétère de ces trois dimensions qui s'entretiennent et
se nourrissent mutuellement. Dr Ahmadou Touré décrit une crise profonde du sens
du vivre-ensemble où les repères traditionnels de solidarité, de dignité
partagée, d'hospitalité et de responsabilité collective se sont progressivement
érodés face à la précarité économique croissante, aux violences multidimensionnelles
et à l'individualisme de survie. Les repères civiques se sont gravement
brouillés parce que les institutions républicaines n'incarnaient plus un projet
commun mobilisateur et crédible, tandis que le rejet de l'État central s'est
durablement installé là où celui-ci a cessé d'être perçu comme protecteur,
impartial et juste.
Pour
l'universitaire, réinterroger le vivre-ensemble impose de reconstruire
simultanément et sans exclusive un socle éthique solide, des repères civiques
renouvelés et une relation de confiance restaurée avec l'État. Ce fossé béant
entre le citoyen et l'État n'est pas apparu par enchantement ou soudainement,
explique-t-il, mais résulte d'une longue accumulation historique marquée par
l'hyper-concentration excessive du pouvoir, une décentralisation souvent
formelle et capturée par des réseaux d'influence, la corruption systémique,
l'impunité persistante et l'absence chronique de services sociaux de base dans
de nombreuses localités, exigeant aujourd'hui une réponse globale à la fois
institutionnelle, morale et politique.
LA
MOBILISATION DES RESSOURCES ENDOGENES ET L'EXIGENCE D'INCLUSIVITE
Pour réussir
cette transformation historique et structurelle, l'expert met en avant le
capital moral précieux issu des valeurs endogènes et ancestrales telles que le
dambé (l'honneur et la dignité), le respect scrupuleux de la parole donnée, la
solidarité intergénérationnelle, l'hospitalité légendaire et certaines
expressions fondamentales du maya (l'humanité et la noblesse d'esprit). Loin d'être
de simples reliques folkloriques figées dans le passé, Dr Ahmadou Touré
rappelle avec conviction que ces valeurs ont historiquement permis de gérer
harmonieusement la diversité ethnique et culturelle tout en régulant
efficacement les conflits au sein de l'espace social. La refondation doit
impérativement les réactualiser en les articulant intelligemment aux exigences
contemporaines d'égalité républicaine, de justice sociale et de citoyenneté
moderne.
Dans le même
esprit, le politologue souligne que les légitimités traditionnelles et
religieuses jouent un rôle réel, irremplaçable de médiation et de régulation
sociale au niveau local et communautaire, à condition toutefois que ce rôle
s'exerce strictement dans le cadre de l'État de droit, sans jamais concurrencer
ni délégitimer le monopole de la violence légitime et de la justice formelle
qui revient de droit exclusif à l'État républicain. De même,
l'institutionnalisation maîtrisée des pratiques locales d'apaisement telles que
le cousinage à plaisanterie (sanankuya) ou les conventions locales de gestion
des ressources doit se traduire par la création d'espaces de dialogue
institutionnalisés pour en faire de véritables leviers et ressources vivantes
du nouveau pacte social.
Dr Ahmadou
Touré insiste également avec force sur le fait qu'un vivre-ensemble refondé qui
marginaliserait ou exclurait les femmes, la jeunesse, les minorités
socioculturelles ou certaines sensibilités politiques ne ferait que reproduire
à l'identique les fractures et les injustices du passé. L'inclusivité véritable
n'est donc pas un artifice cosmétique ou un slogan de façade, affirme-t-il,
mais constitue la condition sine qua non de la légitimité et de la solidité du
pacte lui-même, ce qui nécessite une attention politique et budgétaire particulière
portée aux zones périphériques, aux populations vulnérables et aux déplacés,
ainsi qu'une ouverture réelle et tolérante au pluralisme des opinions. Le
chercheur alerte néanmoins avec lucidité sur les risques réels inhérents à un
appui excessif, non contrôlé sur des règles coutumières non écrites, qui
pourraient engendrer des dérives regrettables telles que le conservatisme
social, l'arbitraire local ou le clientélisme identitaire. Il préconise par
conséquent un arrimage rigoureux à un cadre constitutionnel et judiciaire clair
pour préserver scrupuleusement les droits fondamentaux de chaque citoyen.
REUSSIR LA TRANSFORMATION DES MENTALITES
Au-delà des textes juridiques et de la nouvelle Constitution, l'universitaire rappelle que la véritable conversion des mentalités passe inévitablement par des chantiers de longue haleine : une éducation civique et morale rénovée reliant les valeurs endogènes aux exigences de la citoyenneté moderne, des médias professionnels et responsables diffusant des récits constructifs de cohésion plutôt que de la polarisation, une action communautaire soutenue par les organisations de la société civile, et, par-dessus tout, l'exemplarité morale et quotidienne exigée des élites dirigeantes.
Dr Ahmadou Touré estime que la réussite effective de cette refondation historique ne se mesurera pas aux seuls critères formels du nombre de lois adoptées ou de textes promulgués, mais à travers des transformations concrètes, visibles et mesurables sur le terrain, telles que la restauration graduelle de la confiance citoyenne envers les institutions de la République, la réduction durable des conflits intercommunautaires et de l'insécurité dans les zones prioritaires, l'amélioration tangible de l'accès aux services publics essentiels, ainsi que l'enracinement d'une culture effective de la redevabilité et de la transparence. Selon l'expert, le principal frein sociologique et culturel à surmonter demeure aujourd'hui cette terrible combinaison d'une défiance généralisée envers l'autorité et d'une fragmentation chronique des solidarités traditionnelles.
Comme le souligne en dernier lieu le chercheur, la refondation véritable ne se décrète pas par un décret, mais commence par ce travail patient, minutieux et quotidien de reconstruction de la confiance au plus près des populations, au cœur des villages, des hameaux et des quartiers, seule condition sine qua non pour bâtir enfin une cohésion nationale solide, indéfectible et résolument ancrée dans un pacte social vivant, inclusif et partagé par tous.
Moustapha Toure
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