Médecine Traditionnelle : «Nous devons investir davantage dans la recherche et valoriser nos savoirs endogènes»

Dans cet entretien, le directeur de l’Atelier Luban du Mali, Pr Boubacar Diarra, revient sur les missions de sa structure de coopération sino-malienne, créée en 2019, la formation aux pratiques de la médecine traditionnelle chinoise et les perspectives de valorisation scientifique des savoirs et plantes médicinales du Mali

Publié mardi 15 septembre 2026 à 08:42
Médecine Traditionnelle : «Nous devons investir davantage dans la recherche et valoriser nos savoirs endogènes»

L’Essor: Pouvez-vous nous présenter l’Atelier Luban du Mali et rappeler les principales raisons qui ont conduit à sa création ?

Pr Boubacar Diarra : L’Atelier Luban du Mali (un programme de coopération initié par la Chine qui tire son nom de Luban, un grand artisan de l’antiquité chinoise, symbole de savoir-faire exceptionnel et d’une haute déontologie professionnelle. Selon la littérature, il a conçu de nombreux outils de menuiserie, des dispositifs mécaniques et des techniques de construction) est le seul au monde dédié à la médecine traditionnelle. Il constitue une importante plateforme de coopération professionnelle sino-malienne dans ce domaine. Il propose aux apprenants maliens des formations théoriques et pratiques et favorise les échanges, la formation des talents et le partage des savoir-faire.

Sa création s’inscrit dans une dynamique qui remonte aux premières années de l’indépendance du Mali. Notre pays avait déjà fait le choix de développer sa médecine traditionnelle, notamment avec la création d’un institut de recherche spécialisé, parmi les premières structures de ce type en Afrique. L’Atelier Luban répond ainsi au besoin de structurer la formation professionnelle, de renforcer les compétences et de favoriser le transfert d’expériences entre la Chine et le Mali, tout en créant un espace d’échanges entre les médecines traditionnelles chinoise et malienne.

L’Essor: Quelles sont les principales formations dispensées au sein de l’Atelier Luban ?

Pr Boubacar Diarra : Les formations portent notamment sur les fondements théoriques de la médecine traditionnelle chinoise, l’acupuncture, le massage Tuina, l’identification et la préparation des plantes médicinales, ainsi que le diagnostic et la prise en charge de certaines affections, selon les approches de la médecine traditionnelle. Elles associent enseignements théoriques et exercices pratiques. L’objectif est de former des techniciens maliens qualifiés et de renforcer les capacités dans ce domaine. L’acupuncture peut notamment apporter une contribution dans la prise en charge de la douleur, qui constitue un véritable défi. Cette pratique existe d’ailleurs au Mali depuis les années 1960.

L’Essor: Quelle importance revêt la coopération sino-malienne dans le développement de l’Atelier Luban ?

Pr Boubacar Diarra : Cette coopération constitue un pilier essentiel du développement de l’Atelier. Elle associe les structures compétentes des deux pays, ainsi que les universités maliennes et chinoises partenaires. La partie chinoise apporte notamment des enseignants, des programmes pédagogiques, des équipements et des ressources didactiques. Cette collaboration permet aux apprenants maliens de bénéficier de l’expérience accumulée par la Chine dans le domaine de la médecine traditionnelle. Elle favorise également le transfert de techniques et le partage d’expériences, tout en encourageant le dialogue entre les savoirs médicaux traditionnels chinois et maliens.

L’Essor: En quoi l’expérience chinoise peut-elle contribuer à la valorisation scientifique des savoirs et plantes médicinales du Mali?

Pr Boubacar Diarra : L’expérience chinoise peut nous inspirer dans plusieurs domaines, notamment la normalisation, la documentation et la conservation des connaissances traditionnelles. Les méthodes de recherche développées en Chine peuvent également contribuer à améliorer l’identification botanique, les études pharmacologiques et l’évaluation de la sécurité des plantes médicinales maliennes. Il faut aussi renforcer la formation de chercheurs et de techniciens capables de conduire ces travaux localement. Nous devons favoriser le dialogue entre médecine traditionnelle et médecine moderne, tout en préservant nos savoirs endogènes.

La validation scientifique de certaines pratiques permettra de renforcer leur reconnaissance et de mieux encadrer leur utilisation. À terme, cette démarche peut contribuer au développement d’une véritable filière des plantes médicinales et à l’émergence d’une industrie pharmaceutique traditionnelle malienne.

L’Essor: Quels sont vos principaux projets de recherche dans ce domaine ?

Pr Boubacar Diarra : Nos travaux portent notamment sur l’inventaire des plantes médicinales maliennes, leur identification botanique et la documentation des savoir-faire traditionnels. Nous souhaitons également constituer une base de données sur ces ressources. Nous menons des études pharmacologiques et des évaluations de sécurité afin d’identifier les principes actifs, d’évaluer l’efficacité et la toxicité de certaines plantes et de déterminer celles qui présentent un potentiel de développement. Nous travaillons également sur la mise au point de produits à base de plantes médicinales maliennes, ainsi que sur la documentation et la validation scientifique des pratiques thérapeutiques traditionnelles.

Enfin, nous voulons établir un lien étroit entre recherche et formation afin que les résultats obtenus puissent être intégrés aux programmes d’enseignement et contribuer au renforcement des compétences locales.

L’Essor: Comment se porte aujourd’hui la médecine traditionnelle malienne ?

Pr Boubacar Diarra : Elle dispose d’un ancrage populaire très solide et constitue un complément important du système de santé. Le Mali possède une grande diversité de plantes médicinales et un riche patrimoine thérapeutique transmis de génération en génération. Cependant, plusieurs défis persistent. Une partie importante des savoirs est encore transmise oralement et demeure insuffisamment documentée. Le dispositif de formation doit être renforcé, tout comme la recherche scientifique sur l’efficacité et la sécurité des plantes médicinales.

La fabrication des produits reste également, dans de nombreux cas, artisanale et le cadre normatif et réglementaire doit être consolidé. C’est pour répondre à ces défis que l’Atelier Luban entend contribuer, à travers la formation et la recherche, à une meilleure structuration et à une validation scientifique de la médecine traditionnelle malienne.

L’Essor: Vous avez souligné l’importance de la diversité des plantes médicinales africaines. Que doit faire le Mali pour mieux positionner sa médecine traditionnelle sur le plan mondial?

Pr Boubacar Diarra : Le Mali possède une longue expérience dans le domaine. Depuis les premières années de l’indépendance, nous avons affirmé la nécessité d’intégrer la médecine traditionnelle au système de santé et mis en place des structures de recherche spécialisées. Nous devons aujourd’hui poursuivre cette dynamique en investissant davantage dans la recherche, la formation et la coopération internationale, notamment avec des pays comme la Chine qui disposent d’une longue expérience dans la valorisation de leur médecine traditionnelle.

Notre ambition doit être de parvenir à un niveau de structuration et de reconnaissance permettant à cette médecine de contribuer davantage aux besoins de santé des populations, tout en valorisant nos ressources et nos savoirs endogènes.

L’Essor: Que faut-il faire pour parvenir à une souveraineté sanitaire à travers la médecine traditionnelle malienne?

Pr Boubacar Diarra: L’expérience chinoise montre qu’un pays peut préserver et valoriser son patrimoine médical tout en développant la médecine moderne. Les deux approches peuvent coexister et se compléter. Pour le Mali, nous devons nous appuyer sur nos propres potentialités, mieux documenter nos savoirs, valoriser nos plantes médicinales, renforcer la recherche et encourager l’innovation.

La souveraineté sanitaire passe par notre capacité à connaître, valoriser et développer nos propres ressources. Cela nécessite des investissements dans la médecine traditionnelle, le renforcement des compétences, le développement des infrastructures de recherche et la création des conditions permettant de produire des médicaments et autres produits de santé, issus de nos ressources locales. C’est à travers cette démarche que nous pourrons progressivement renforcer notre autonomie sanitaire et faire de la médecine traditionnelle malienne un véritable levier de souveraineté.

Entretien réalisé par Moussa M.DEMBÉLÉ 

Rédaction Lessor

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