Ce monument a été édifié en hommage aux victimes de la révolution pour l’avènement de la démocratie
Le sacrifice des martyrs a-t-il été trahi ou la démocratie a-t-elle simplement montré ses limites ? L'échec du modèle de démocratie de 1991 que certains avancent est-il dû à une mauvaise application ou à une inadaptation au contexte malien ? Le «Mali kura» constitue-t-il une rupture ou l'aboutissement de cet esprit ?...Voilà autant de questions que nous avons soumises à trois universitaires qui apportent leurs réponses dans les lignes qui suivent.
Dr Ahmadou Touré, directeur du Centre de recherche en gouvernance, médiation et sécurité au Sahel, soutient que le fil conducteur entre ces deux époques est la quête inachevée d’une souveraineté pleine, réelle et digne. Selon lui, en mars 1991, les martyrs (ces jeunes civils tombés sous les balles du régime de Moussa Traoré) se sont sacrifiés pour briser la dictature, restaurer la dignité du peuple et ouvrir la voie à la liberté. Trente-cinq ans plus tard, la Transition actuelle reprend ce flambeau avec une détermination historique. Elle ne renie pas 1991, elle le parachève. La prouesse malienne réside dans cette continuité assumée, soutient-il.
Après des décennies de démocratie formelle qui n’a pas su empêcher la déliquescence de l’État, la perte de territoires et la dépendance extérieure, le Mali a choisi, sous la direction du Président de la Transition, le Général d’armée Assimi Goïta, de transformer la souveraineté en une réalité tangible. Pour Dr Touré, cette Transition est endogène et populaire, s’appuyant sur la volonté du peuple via les Assises nationales de la refondation et refusant les agendas imposés de l’extérieur. Les résultats concrets sont déjà visibles avec la reprise de Kidal en 2023, l'institution de la Journée nationale de la souveraineté retrouvée le 14 janvier, et la vision "Mali Kura ɲɛtaasira ka bɛn san 2063 ma" qui projette une croissance de 10 % par an.
Ahmadou Touré précise également que le sacrifice des martyrs n’a pas été trahi par des individus, mais que le modèle démocratique importé sans adaptation a révélé ses limites structurelles. «De 1992 à 2020, le système a cohabité avec une corruption endémique et une incapacité à sécuriser le territoire. La Transition tire les leçons historiques et propose une solution salvatrice en construisant une démocratie substantielle et enracinée dans les valeurs maliennes », indique Dr Touré, ajoutant que cela se traduit par le Cadre stratégique de la refondation de l’État (2022-2031) et le Programme national d’éducation aux valeurs (Pnev) pour former un «Malien Kura» pétri de civisme.
Le directeur du Centre de recherche en gouvernance, médiation et sécurité au Sahel fait savoir que soutenir la Refondation est l’acte de fidélité le plus élevé envers les martyrs. Le Général d’armée Assimi Goïta incarne cette continuité par un leadership déterminé et centré sur l’intérêt national. «Celui qui se revendique de 1991 tout en embrassant le Mali Kura ne se contredit pas : il honore les martyrs en terminant ce qu’ils ont commencé avec les outils d’aujourd’hui. La Transition n’est pas une parenthèse, elle est le pont glorieux vers un avenir radieux », ajoute Dr Ahmadou Touré.
DéMOCRATIE PARACHUTEE- Dr Fodié Tandjigora, sociologue et enseignant-chercheur à l'Université des lettres et sciences humaines de Bamako (ULSHB), analyse cet anniversaire comme un tournant majeur. D’après lui, il existe un pont entre cet évènement et la souveraineté actuelle, car les idéaux de 1991 visaient à faire renaître un Mali nouveau sous le sceau du multipartisme. Cependant, ce travail n'a pas pu achever toute la lutte souhaitée par les populations maliennes. De son point de vue, il y a une continuité politique entre les deux périodes, la Transition venant compléter la période démocratique en République du Mali. Il note toutefois que l'héritage de la révolution fait débat, car les idéaux de 1991, tels que la lutte contre la corruption et le népotisme, ont persisté ou se sont proliférés sous le régime démocratique. Ainsi, il dira que les idéaux de gouvernance sont restés dans un état embryonnaire.
Pour le sociologue, l'héritage incontestable reste le multipartisme et le sentiment d'être à l'aise dans un régime pluraliste, un acquis majeur du mouvement démocratique. Sur la question de la démocratie «parachutée», Dr Tandjigora estime qu'il n'y a pas eu l'évolution préalable nécessaire. Les structures démocratiques auraient dû précéder le régime politique. Il aurait fallu former les citoyens, les municipalités et les élèves à l'exercice démocratique avant de le décréter juridiquement. C’est cette inversion qui explique pourquoi cela n'a pas fonctionné et pourquoi des difficultés persistent aujourd'hui. Pour lui, se réclamer des martyrs de 1991 est complexe, car le discours actuel est plus orienté vers la souveraineté économique et la jouissance des ressources minières ou halieutiques. En 1991, l'ouverture était orientée vers des partenariats tous azimuts, alors qu'aujourd'hui, la priorité est la maîtrise nationale des ressources. Néanmoins, Dr Fodié Tandjigora pense que l'idée selon laquelle, le pouvoir appartient au peuple est un héritage fort et incontestable que l'on doit au mouvement démocratique.
Dr Abdoul Sogodogo, enseignant-chercheur à l’Université Kurukanfuga de Bamako (UKB) estime que le Mali est une société en transition vers une modernité qui suppose une ouverture politique. Pour lui, les populations aspirent à définir leurs politiques et à en assurer le contrôle, une demande de réformes que l'on retrouve aussi bien en 1990 qu'en 2020, avec une exigence accrue de justice sociale et de transparence. Il observe que les Maliens n'ont pas renoncé à la démocratie, puisque la Constitution de 2023, expression du peuple, la consacre explicitement. Les sondages récents d'Afrobaromètre et de Mali-mètre montrent que si le peuple soutient les militaires au pouvoir, il reste profondément attaché à la gouvernance participative.
Pour Dr Sogodogo, l'échec perçu de la pratique démocratique s'explique par un décalage entre les textes et la réalité. Citant les réflexions sur la « démocratie incantatoire» ou le « festival des brigands», il rappelle que le système a été corrompu par certains acteurs au point d'être perçu comme une «wari cratie». Cependant, avec la nouvelle Constitution, le Mali s'inscrit dans une logique de refondation visant à répondre aux aspirations de développement et d'unité. La question de l’héritage moral des martyrs de 1991 et de l’engagement patriotique envers la Refondation en 2026 soulève le débat sur la continuité des aspirations.
D’après Dr Abdoul Sogodogo, il existe un fil conducteur entre les idéaux de 1991 et l’ambition actuelle, traduisant la volonté persistante du peuple malien de consolider sa souveraineté et sa démocratie.
Souleymane SIDIBE
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