Livre : Le système financier malien à la loupe de Hamadoun Ousmane Bocoum

Hamadoun Ousmane Bocoum, expert en finance, développement économique et transformation stratégique, vient de publier chez L’Harmattan, son tout premier livre intitulé «Le système financier malien à l’épreuve des crises : une décennie de résistance». En prélude au lancement prévu demain, 20 décembre 2025 à 10 heures à Radisson Collection (Ex Sheraton), l’auteur lève un coin du voile sur cet ouvrage de référence dans l’entretien qui suit

Publié vendredi 19 décembre 2025 à 09:07
Livre : Le système financier malien à la loupe de Hamadoun Ousmane Bocoum

Pourquoi la stabilité du système financier est-elle un enjeu vital pour un pays comme le Mali?


La stabilité financière est une condition de survie économique. Sans elle, les entreprises voient leurs capacités d’investissement compromises, et les ménages risquent de perdre leurs économies, entraînant ainsi un effondrement de la confiance. Dans un pays confronté à des chocs sécuritaires et institutionnels réplétifs, un système financier stable agit comme un amortisseur collectif. Il permet à l’économie de continuer à fonctionner même quand l’environnement est profondément perturbé. 


Comment les banques maliennes ont-elles contribué à la stabilité économique et sociale du pays durant les crises ? 


Les banques maliennes ont joué un rôle déterminant dans le maintien de la stabilité économique et sociale lors des crises de 2012 et 2022. Par exemple, face aux sanctions imposées par la CEDEAO et l’UEMOA, les présidents successifs de l’APBEF-Mali ont pris des mesures décisives, notamment en assurant le paiement des salaires des fonctionnaires par chèques, malgré le gel des comptes de l’État à la BCEAO.

Cette initiative a permis de préserver la consommation intérieure et de contribuer à maintenir la stabilité sociale, en prévenant des troubles majeurs : grèves ou manifestations.


En 2012-2013, l’APBEF a en outre favorisé le retour progressif des banques dans les régions du Nord et du Centre, alors occupées. La réouverture progressive des agences dans ces zones a soutenu la reprise des activités économiques et administratives, participant indirectement à la reconstruction post-crise. Elle a également permis d’assurer une présence étatique dans des régions fragilisées, évitant ainsi une rupture totale de l’autorité publique.


Enfin, ces actions ont renforcé la confiance des citoyens, de l’État et des partenaires étrangers envers le système bancaire malien, démontrant sa capacité à agir de manière responsable et patriote en période de crise.


Votre premier chapitre aborde la monnaie comme un enjeu de souveraineté. Quel message souhaitez-vous faire passer dans le débat sur le CFA et l’ECO ?


Je plaide pour une approche dépassionnée. Le franc CFA a apporté de la stabilité macroéconomique, mais il a aussi des contraintes en matière de souveraineté et de politique monétaire. L’ECO ou une éventuelle monnaie nationale ou confédérale peuvent offrir des marges de manœuvre supplémentaires, mais elles comportent aussi des risques. Le véritable enjeu n’est pas le nom de la monnaie, mais la capacité des États à gérer efficacement leurs finances publiques, leur productivité et leur crédibilité économique.


Les recompositions géopolitiques régionales, notamment avec l’AES, peuvent-elles changer la donne financière ?


Oui, potentiellement. La création d’instruments financiers communs, comme la Banque confédérale de l’AES, peut renforcer la capacité de financement des investissements structurants. Mais cela exige des fondations solides : gouvernance, discipline budgétaire, coordination macroéconomique. L’intégration ne doit pas être idéologique, elle doit être pragmatique.


Votre ouvrage évoque l’épineuse question des subventions publiques, notamment celles accordées aux intrants agricoles. Quel regard portez-vous sur leur rôle dans l’économie malienne et leurs implications pour le système financier ?


Les subventions aux intrants agricoles, surtout dans la filière coton, jouent un rôle clé en facilitant l’accès des producteurs aux engrais et intrants indispensables. Toutefois, leur mode de financement reste fragile : la CMDT avance les fonds et attend le remboursement souvent tardif ou incomplet de l’État, ce qui pèse lourdement sur sa trésorerie et l’oblige à s’endetter. Même si ces dernières années, des mesures ont été prises, grâce à la bonne maîtrise du sujet par certains ministres engagés.


Cette problématique de la subvention crée un cercle vicieux avec des retards dans la distribution des intrants, une baisse des rendements, la diminution des volumes de coton collectés et le creusement du déficit de la CMDT. Par ailleurs, l’absence de contrôles rigoureux favorise des fraudes, comme la surestimation des superficies cultivées et la revente d’intrants sur le marché parallèle — un constat fait publiquement par un ancien PDG de la CMDT sur une radio nationale.


Cette fragilité affecte non seulement la CMDT, mais aussi les banques qui financent la filière. Pour y remédier, il est urgent d’améliorer la gouvernance et la transparence : digitalisation avec un registre agricole géoréférencé, distribution par e-vouchers, subventionnement basé sur la production réelle, contrôles renforcés et sanctions dissuasives.


Enfin, la création ou l’amélioration du Fonds de compensation garantirait un financement stable, soulagerait la trésorerie de la CMDT. Sans ces réformes, la filière coton, et plus largement l’agriculture malienne, risquent de rester durablement fragilisées.


Vous évoquez la marginalisation des cadres maliens notamment l’absence historique de Malien à des postes clés comme Gouverneur ou Vice-Gouverneur de la BCEAO. Quels sont, selon vous, les principaux enjeux de cette situation, et quelles actions concrètes pourraient permettre de remédier à cette marginalisation ?


Dans mon ouvrage, j’évoque la sous-représentation du Mali dans la gouvernance de la BCEAO, où aucun Malien n’a occupé les postes clés de Gouverneur ou de Vice-Gouverneur depuis 1962. Cette réalité illustre un problème bien plus profond que de simples rapports de force entre États membres. Elle n’est pas un cas isolé, mais reflète un déficit structurel présent dans de nombreuses institutions régionales et internationales, où les cadres maliens sont rarement présents aux postes de décision.


Au-delà des enjeux politiques évidents liés à la prédominance de certains pays comme la Côte d’Ivoire ou le Sénégal, ce constat révèle surtout une absence chronique d’une stratégie nationale claire et proactive pour promouvoir et accompagner nos talents. Contrairement à d’autres pays de la région, le Mali n’a jamais su — ou voulu — mettre en place une politique active destinée à positionner ses hauts fonctionnaires et experts dans les grandes institutions multilatérales.


Ce double problème — verrouillage politique et déficit de stratégie nationale — a un coût majeur : le Mali reste sous-représenté dans les enceintes où se prennent les décisions majeures, ce qui affaiblit son influence. Par ailleurs, cette absence de cadres maliens à des postes stratégiques nuit aussi à sa crédibilité, donnant parfois l’impression d’un désengagement ou d’un manque de compétence.


Pour remédier à cette situation, il est urgent d’instaurer une politique nationale ambitieuse de détection, formation et accompagnement des talents. Cette politique devrait inclure un recensement des compétences ainsi qu’un soutien politique ferme pour porter les candidatures maliennes.

Parallèlement, il est essentiel de demander l’instauration d’un mécanisme formel de rotation équitable des postes de Gouverneur et Vice-Gouverneur au sein de la BCEAO. Ce dispositif garantirait une gouvernance plus légitime, inclusive et représentative de l’ensemble des États membres.


Correspondance particulière

Moussa CAMARA,

 journaliste

Rédaction Lessor

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