Berges du fleuve Niger : L’industrie du sable

Les exploitants arrivent à joindre les deux bouts à tous les niveaux de la chaîne. Mais il faut aussi compter avec les difficultés parce que c’est un travail ardu qui s’exerce parfois nuitamment

Publié mercredi 16 novembre 2022 à 06:56
Berges du fleuve Niger : L’industrie du sable

Des camions bennes assurent le transport du sable vers les clients

 

Le quartier Djicoroni para, en Commune IV du District de Bamako, abrite l’un des plus grands sites de vente de sable. Un marché a été développé autour de l’exploitation de granulats avec plusieurs autres activités connexes génératrices de revenu. Le sable est un matériau indispensable dans la construction d’infrastructures tels les routes, ponts et bâtiments, entre autres. Ce qui en fait un produit commercial très prisé.

L’extraction et la commercialisation du sable sont aujourd’hui une industrie qui crée beaucoup d’emplois. Ici, on distingue plusieurs catégories de travailleurs. La première chaîne est composée de propriétaires de pirogues. Ceux-ci emploient directement des extracteurs de sable dans le fleuve ou louent leurs embarcations à des particuliers. Ces derniers à leur tour font travailler des extracteurs pour charger les pirogues de sable à des dizaines de kilomètres de là. La chaîne est bien organisée. Chaque jour, un convoi de 20 voire 30 pirogues, attachées les unes aux autres, est propulsé par une seule pinasse à moteur. Celui-ci quitte le port d’attache pour le voyage à la recherche du précieux sésame.


Le périple peut durer souvent des jours. à leur retour, on assiste à un  spectacle. Des embarcations chargées à ras bord, glissent en grappe vers le port. à quelques centaines de mètres, elles se détachent et arrivent en rang dispersé. Ce spectacle rythme le quotidien des acteurs et les riverains du «Tchin tchin danguan», port de sable de Djicoroni para.

Sur la berge se trouvent les acteurs l’autre maillon de la chaîne. Il s’agit des négociants de sable où, l’on retrouve beaucoup de femmes qui y ont fait fortune et les intermédiaires ou «coxeurs» qui cherchent de potentiels clients pour les revendeurs. On assiste à un ballet incessant de camions bennes qui assurent le transport du sable vers les clients. Ces véhicules sont chargés au rythme de cris de gaillards triés sur le volet, compte tenu de la rudesse de la tâche qui consiste à charger les véhicules à la pelle.

Cette activité très lucrative a favorisé la création d’un marché où, on peut trouver tout ce dont on a besoin sur place. Des étals pour articles usagers, aux gargotes, en passant par les vendeurs ambulants, tout y passe. On se croirait même dans une véritable fourmilière. Yaya Keïta est ropriétaire de deux pirogues. Ce qui lui permet de gagner dignement sa vie, confie-t-il. Il envoie régulièrement ses pirogues chercher du sable sur commande des clients. Il rémunère les déchargeurs à 15.000 Fcfa.

À quelques encablures, nous rencontrons Kanda Camara. Assis dans une chaise, à l’ombre d’un arbre, discutant avec ses collègues. Il nous parle de sa petite entreprise sur ce port de sable. Il est propriétaire de trois pirogues et explique comment les choses se passent. «Nous donnons nos pirogues aux laptots (ouvriers chargeurs) qui partent extraire le sable à plusieurs kilomètre d’ici. à leur retour, je paie les miens à 15.000 Fcfa chacun, les dockers à 13.000 Fcfa et il revient à la pirogue à moteur 17.500Fcfa de la part de tous les piroguiers associés à lui.

Car une seule pirogue à moteur peut tirer une vingtaines de pirogues». Selon le jeune homme, les bennes sont numérotées entre 7, 6, 5, 4 et 3, en fonction de leur contenance. Un chargement de pirogue équivaut à un chargement de benne de 7 ou 6 bombée (plus évasée). Kanda Camara révèle qu’ils vendent un chargement de benne 7 bombée (b7b) à 65.000 F cfa et non bombée à 50.000 Fcfa. Il ajoute que les chauffeurs de bennes peuvent vendre à leurs prix et selon les distances. Aussi, il explique que quand le prix du carburant augmente, les propriétaires des pirogues à moteurs aussitôt majorent leurs prix. Le jeune patron déplore, le tarissement progressif de l’eau.  «Quand l'eau tarit à partir du mois de janvier, les marchés se ralentissent au port de Djicoroni para, car les pirogues se cognent aux rochers. Toute chose qui cause  des dégâts», regrette-t-il.

«Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin », disait Voltaire. Des femmes battantes se nourrissent de cette philosophie et exercent dans ce secteur d’activité. Eh mon fils ! «Ni ye ntori ye san fè, dugumala man nôgon a bolo», prosaïquement quand on voit le crapaud grimper, cela atteste des difficultés que le batracien éprouve en bas. C’est par cet adage que Kounadi Doumbia nous a accueilli. Maniant la pelle, la sexagénaire est entourée d’autres femmes. Certaines remplissent les récipients de sable pour constituer un stock.


Elle avoue évoluer dans cette activité depuis 20 ans. «Notre travail est de sortir le sable de l'eau pour constituer un stock qui est ensuite vendu par les chefs. Ce que nous gagnons par semaine est reparti entre les travailleuses et la caisse collective pour faire face aux taxes et autres problèmes sur le site». Selon elle, ce gain oscille entre 15.000 à 20.000Fcfa par semaine pour chacune d’entre elles. La vieille femme exprime son regret de toujours exercer cette activité malgré son âge.

Moussa Diarra, marié et père de 5 enfants, y évolue depuis  25 ans et arrive à joindre les deux bouts. Il rappelle aussi que les difficultés rencontrées sont liées au ravitaillement en bois. Ces bois viennent de la Côte d'Ivoire ou de la Guinée Conakry. On les utilise pour souder les pirogues, explique le quadragénaire. Le prix d’une pirogue neuve peut atteindre un pu plus de 1,1 million de Fcfa selon  la dimension.

Solomane Djiré est natif de Sinzani, dans la Région de Segou.  Marié et père de deux enfants, chaque année, ce jeune laptot vient travailler pendant 6 à 7 mois. Après il  retourne au village auprès des siens. Selon lui, cette activité lui permet d'être indépendant, d’aider ses parents au village. Mais il reste conscient que c’est un travail pénible aussi sans oublier l’épuisement corporel et l’insomnie.



« Quand on quitte ici dans la journée, on arrive à la maison souvent à des heurs indues. Nous remplissons nos pirogues en plongeant dans l’eau pour extraire le sable. C'est un travail nocturne, même en période de froid», explique-t-il, avant de préciser qu’en dépit de tout ça, certains patrons ne payent pas convenablement leurs employés.

 

N’Famoro KEITA

Rédaction Lessor

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