Situation sécuritaire : Entre exigence et résilience

La réussite de la lutte contre le terrorisme ne se mesure pas uniquement à l’aune des succès tactiques sur le front militaire. Elle repose sur une équation à deux variables indissociables : la capacité de l’appareil de défense à maintenir une pression constante dans la durée, et la résistance du socle social

Publié mardi 08 septembre 2026 à 09:34
Situation sécuritaire : Entre exigence et résilience

Dr Aly Tounkara

À la veille de la célébration de la fête nationale, les questions de défense, de souveraineté retrouvée et de refondation nationale sont au cœur des attentions. Pour offrir à nos lecteurs une grille de lecture approfondie des avancées et des défis du Mali Kura, Dr Aly Tounkara, expert sur les questions de défense et de sécurité au Centre des études sécuritaires et stratégiques au Sahel (CE3S), et Dr Fodié Tandjigora, maître de conférences à l’Université des lettres et des sciences humaines de Bamako (ULSHB), livrent leurs analyses croisées. Entre l’impératif militaire de la lutte contre le terrorisme inscrit sur la durée et la résilience inédite d’un peuple uni derrière l’idéal de souveraineté, la dynamique en cours façonne les contours d’un nouveau contrat social ancré dans l’intérêt supérieur de la Nation.

À quelques semaines de notre fête nationale, la situation sur les différents théâtres d’opérations demeure marquée par la persistance de la menace, dans un contexte caractérisé par des offensives soutenues des Forces armées maliennes (FAMa) et par une accentuation de la pression exercée sur les groupes armés terroristes. Pour  Dr Aly Tounkara, cette dynamique se traduit notamment par le maintien et le renforcement de la présence des FAMa sur l’ensemble du territoire national. Selon lui, elle témoigne des efforts engagés en faveur d’un maillage sécuritaire plus dense et d’une consolidation progressive de la présence de l’État dans les zones affectées par l’insécurité. Toutefois, l’expert sur les questions de défense et de sécurité prévient que la lutte contre le terrorisme s’inscrit nécessairement sur la durée. D’après lui, au-delà de la réponse strictement militaire, son efficacité repose également sur l’adhésion et la contribution des populations à travers la transmission de renseignements utiles.

Pour Dr Tounkara, l’une des principales caractéristiques de la menace réside précisément dans la capacité d’adaptation rapide des groupes terroristes aux stratégies déployées par les Forces de défense et de sécurité. Il ajoute que, cette évolution permanente des modes opératoires adverses impose aux FAMa une adaptation continue de leurs postures et de leurs méthodes opérationnelles. « Dans cette perspective, les établissements de formation militaire accordent une attention croissante à la compréhension du caractère hybride des acteurs de la violence, de leurs réseaux de soutien et des complicités facilitant leur implantation », souligne le chercheur, avant de faire remarquer que cela permet d’appréhender la menace au-delà de sa seule dimension militaire, en intégrant ses composantes sociales, économiques, informationnelles et territoriales.

APPROCHE GLOBALE- Parallèlement à l’action sécuritaire, le spécialiste des questions de défense signale que des initiatives sont conduites en faveur de la cohésion sociale, de la réconciliation et du vivre-ensemble, notamment sous l’impulsion du ministère en charge de la Réconciliation nationale. Il pense que ces actions visent à réduire l’emprise des groupes terroristes sur les populations, particulièrement dans les zones vulnérables confrontées aux exactions, aux intimidations et aux prélèvements forcés, à l’instar de la « zakat ». Il note en tant qu’expert que cette mutation tactique s’inscrit dans un environnement géopolitique régional marqué par une polarisation croissante des positions et une recomposition progressive des alliances, tandis qu’une redéfinition de l’offre et de la demande de sécurité est à l’œuvre au Sahel. Il rappelle que cette nouvelle configuration se manifeste par la création de l’Alliance des États du Sahel (AES), l’élargissement des partenariats stratégiques au-delà des partenaires traditionnels et par une volonté accrue de mutualiser les capacités dans la lutte contre les menaces transnationales.

Pour Dr Aly Tounkara, ces évolutions traduisent une recherche d’autonomie stratégique plus affirmée et l’émergence de nouveaux mécanismes de coopération sécuritaire régionale. « Elles impliquent toutefois de veiller à la complémentarité entre les réponses militaires, diplomatiques, économiques et institutionnelles, la sécurité du Sahel demeurant étroitement liée aux dynamiques politiques et socio-économiques de l’ensemble de la sous-région », soutient-il. Selon l’expert, pour relever l’ensemble de ces défis, la consolidation durable du Mali Kura pourrait s’appuyer davantage sur une approche globale associant sécurité, réconciliation nationale, justice, diplomatie et amélioration des conditions socio-économiques. Dans cette perspective, il souligne qu’une attention particulière mérite d’être accordée à la mise en œuvre effective de la Charte nationale pour la paix et la réconciliation, ainsi qu’à l’approfondissement du Dialogue inter et intracommunautaire. Sur le plan régional, Dr Aly Tounkara estime que la poursuite de la pacification passe par une diplomatie pragmatique, inspirée par les impératifs de la realpolitik et par la défense des intérêts stratégiques du Mali. Enfin, il prévient que la stabilisation ne saurait être durable sans un renforcement de la justice sociale et de l’équité, ce qui suppose une administration plus accessible et une intensification des efforts destinés à préserver le pouvoir d’achat des populations.
 

Dr Fodé Tandjigora

DÉTACHER DE TOUTE FORME D’ALLÉGÉANCE- Sur le plan sociopolitique et de l’adhésion populaire, les réactions du Dr Fodié Tandjigora apportent un éclairage complémentaire sur l’état d’esprit de la Nation. Pour lui, c’est la première fois, en tout cas, que le peuple malien s’est montré résolu derrière les pouvoirs publics, parce que par le passé, la moindre difficulté était synonyme de soulèvement ou de contestation populaire. « Mais si les Maliens se sont accrochés à la marche ou disons, à la ligne politique, c’est parce qu’ils sont conscients des enjeux actuels : des enjeux économiques, sécuritaires et géopolitiques », soutient le sociologue. Heureusement, le maître de conférences affirme que le peuple malien a pris conscience de l’hostilité qui est dirigée vers notre pays et du mauvais voisinage dont nous avons hérité à travers la colonisation. Il ajoute que l’ensemble de ces enjeux géopolitiques et géostratégiques a pu forger une mentalité réellement progressiste et une mentalité de solidarité du peuple envers le pouvoir central. Pour Dr Tandjigora, c’est une première qu’il faut saluer. « Ce n’est pas nouveau, mais ce qui peut être nouveau dans la reconquête de la souveraineté, c’est que les autorités de la Transition ont insufflé une nouvelle dynamique, une nouvelle façon de faire, une nouvelle marche à suivre qui soit détachée de toute forme d’allégeance politique, économique… », confirme le spécialiste. Aujourd’hui, d’après lui, la souveraineté qui est mise en avant est une souveraineté totale, c’est-à-dire détachée des anciennes soumissions coloniales, détachée des anciennes solidarités ou du mépris du peuple lui-même. Il explique que ce qui est montré ici à travers la souveraineté, c’est qu’elle est ancrée dans l’intérêt public du peuple malien. C’est pourquoi, dit-il, il y a les déterminants de cette souveraineté dans nos relations diplomatiques, dans l’intérêt du peuple malien, ainsi que dans le développement.

 

ACTEUR CENTRAL DE LA SÉCURITÉ- L’universitaire fait comprendre également que le nouveau contrat social qui est proposé par les autorités est un contrat qui s’enracine profondément dans l’intérêt supérieur du peuple malien, d’où la marche que le peuple a suivie avec le pouvoir public. Pour le maître de conférences, s’il n’y avait pas eu cet accueil unanime de cette démarche, on se serait trouvé dans une situation d’opposition, dans une situation d’incompatibilité. « Mais le peuple aussi bien que le pouvoir public ont le même langage, parce que la souveraineté est comprise dans le même sens que le pouvoir public », fait-il remarquer. Pour le Dr Tandjigora, il faut comprendre que si les populations ont pu endurer les crises énergétiques et la crise économique tout simplement, c’est parce que le peuple est conscient des enjeux de transformation proposés par les pouvoirs publics. Autrement dit, poursuit-il, le combat pour la souveraineté économique et le combat pour la souveraineté politique ont été compris par le peuple, c’est pourquoi il a accepté le sacrifice nécessaire à cet effet. Le sociologue analyse que c’est grâce à l’adhésion du peuple, ayant compris le projet de transformation proposé par les autorités de la Transition, qu’on assiste aujourd’hui à cette cohésion, à cette façon de traiter les affaires publiques, et à cette mentalité que le peuple malien a épousée jusque-là.

L’analyse croisée des Dr Aly Tounkara et Fodié Tandjigora démontre que la réussite de la lutte contre le terrorisme ne se mesure pas uniquement à l’aune des succès tactiques sur le front militaire. Elle repose sur une équation à deux variables indissociables : la capacité de l’appareil de défense à maintenir une pression constante dans la durée, et la résistance du socle social. En acceptant les sacrifices nécessaires au nom d’une souveraineté retrouvée, le peuple malien ne fait pas que subir les épreuves, il devient un acteur central de la sécurité nationale et de la refondation du Mali Kura.

Souleymane SIDIBE

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