Pr Yacouba Toloba : «Aujourd’hui, on peut guérir la tuberculose au Mali en six mois»

À l’occasion de la Journée mondiale de la lutte contre la tuberculose célébrée le 24 mars, le Pr Yacouba Toloba, expert auprès de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la tuberculose multi-résistance, nous a accordé une interview dans laquelle il aborde notamment l’apport des chercheurs maliens dans le combat contre cette épidémie et leur influence sur les politiques de santé publique

Publié mardi 24 mars 2026 à 08:52
Pr Yacouba Toloba : «Aujourd’hui, on peut guérir la tuberculose au Mali en six mois»

L'Essor: La tuberculose reste un problème majeur de santé publique au Mali. En quoi les recherches menées par les scientifiques maliens changent-elles réellement la donne dans la lutte contre cette maladie ?


Pr Yacouba Toloba : Le traitement des malades et la disponibilité des médicaments ne sont pas suffisants. Il faut faire la recherche qui impacte sur la prise en charge de la tuberculose (TB). Dans notre pays, la recherche a beaucoup progressé ces dix dernières années. Elle est en train d'impacter sur la prise en charge de la TB. Les recherches locales ont permis le diagnostic précoce qui permet au malade de guérir sans séquelle. Il nous donne également un bon résultat de traitement. Avec l'avancée de la recherche au Mali, on peut en 2 heures de temps diagnostiquer une tuberculose. Alors que les méthodes diagnostiques empiriques pouvaient durer 4 ou 5 jours.

Aujourd’hui, on est même à mesure de dire si une souche est résistante à tel ou tel médicament. Il y a également un impact dans la surveillance des souches multi-résistantes. Grâce à la recherche, on détecte les différents types de souches dans notre zone. La connaissance des souches permet de faire la différence entre les bactéries qui peuvent donner la TB et celles qui ne le font pas. Il y a également les ressources humaines que la recherche permet de former.

On a des équipes de chercheurs très pointus au plan régional et international qui travaillent sur la TB et des centres outillés pour faire la recherche de pointe dans notre pays; notamment l'Institut national de santé publique (INSP) qui abrite le Laboratoire national de référence (LNR). Il dépiste la TB, diagnostique des souches multi-résistantes et voit l'évolution du suivi du traitement. S'y ajoutent l’Université des sciences des techniques et des technologies de Bamako (USTTB), le Centre d'infectiologie Charles Mérieux, le Centre universitaire de recherche clinique (UCRC), le Laboratoire de biologie moléculaire appliquée (LBMA). Ce sont des Laboratoires P3 et P4 (laboratoires de recherche biomédicale fonctionnant à un très haut niveau de sécurité NDLR) qui répondent aux normes internationales. On participe à beaucoup d'études internationales.

La preuve en est qu'il y a la souche génotype Beijing de la tuberculose multi-résistante, qu'on pensait inexistante en Afrique, a été découvert au Mali en 2008 par une équipe du Laboratoire du Centre de recherche et de formation sur le VIH et la tuberculose (Serefo) de l'UCRC.


L'Essor: Plusieurs études sont menées dans les laboratoires et centres de recherche maliens. Comment influencent-elles les politiques de santé publique ?

Pr Yacouba Toloba : On a fait beaucoup de recherches sur la TB et le VIH pour voir le niveau de dépréciation de l'immunité. Plus elle est effondrée par le VIH, la tuberculose peut survenir et le malade est plus vulnérable à la maladie qu'un malade non tuberculeux. Cette recherche nous a permis de renforcer les capacités et changer la politique du pays. Dans le temps, on prenait trois échantillons de crachat en deux ou 3 jours pour voir si c'est la tuberculose.

La recherche a montré que quand on prend trois échantillons de crachat contre deux, ils ont le même résultat. Cela, nous a amenés à prendre deux. On gagne en termes de temps et d'usage de matériels notamment le tube pour contenir le crachat. C'est une recherche pratique qui impacte positivement sur le système de santé. Aujourd’hui, on est à 6 mois de traitement pour guérir la tuberculose alors qu'en 2009, on était à 9 mois.


L'Essor: Malgré les avancées scientifiques, la tuberculose continue de toucher de nombreux Maliens. Où se situe aujourd’hui le principal blocage?

Pr Yacouba Toloba : D'abord, il faut préciser qu'en 2024, le Mali a enregistré un peu plus de 8.630 cas de TB et environ 400 décès soit 6%. Par rapport au blocage, il se trouve à trois niveaux; à savoir la recherche scientifique qui progresse, mais reste limitée, l'application des résultats de ces recherches et les limites du système de santé. L'État met moins de financement dans la recherche scientifique en matière de tuberculose. Nous sommes assujettis au financement des partenaires internationaux. Une grande partie des projets de recherche dépend encore des étrangers. Cette dépendance concerne l'accès à des équipements très coûteux. Nous allons nous former dans des universités étrangères. On vient avec la compétence. Il faut le transfert de technologies. Souvent, les partenaires envoient des machines.

Mais l'entretien cause des problèmes. En ce qui concerne le financement de la santé, le Mali y consacre moins de 7% de son budget. Alors que la déclaration d’Abuja des chefs d'État des pays africains en 2001 à Abuja au Nigéria dit d'y consacrer 15%. Le tiers de ce pourcentage peut financer la recherche. Mais, on ne le fait pas. Malgré cela, la recherche malienne contribue au développement et au rayonnement de la prise en charge des patients.

La recherche progresse. Mais souvent pour mettre en application ses résultats pour qu’ils puissent impacter le système de santé, il y a une lourdeur administrative. Par exemple, les recherches en cours pour réduire la durée de traitement. S'il y a un retard dans l'application de cette recommandation, cela va jouer sur une autre recommandation qu'il faut faire.

L'Essor : Quelle innovation pourrait, selon vous, transformer la lutte contre la tuberculose dans le pays ?

Pr Yacouba Toloba : Nous avions plus de 8.000 cas de TB en 2024. On devrait avoir 11.000, selon les projections de l’OMS. Il y a un gap d'environ 3.000 cas qu'on n'a pas retrouvé et qui transmettent la maladie aux autres. Il faut la technologie pour diagnostiquer rapidement ces cas. Nous sommes à ce niveau d'innovation; à savoir les machines qui diagnostiquent la tuberculose même si la personne est en bonne santé apparente. On a commencé à dépister en 2024 avec la TB-LAM la pathologie dans l'urine en quelques minutes. C'est très rentable surtout chez les patients à VIH positif.

On peut rechercher l'antigène de la TB dans le crachat ou l'urine et trouver un diagnostic négatif. Ce test permet de redresser les faux négatifs chez ces patients à VIH positif. L'espoir est permis qu'on soit au rendez-vous pour l'élimination de la TB d'ici à 2035 parce qu’actuellement, la recherche va crescendo.

Les outils diagnostics, les traitements efficaces de pointe et l'invention des molécules que nous sommes en train de faire, permettront de l'éradiquer. On expérimente des molécules très efficaces pour traiter en trois ou quatre mois la TB.

Propos recueillis par

Mohamed DIAWARA

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