L’objectif est de passer d’une logique de périmètre irrigué à celle d’une puissance agro-industrielle
Un projet de 3.500 milliards de Fcfa, avec un objectif d’un million d’hectares aménagés et 7,5 millions de tonnes de riz paddy. Un défi colossal qui exige de réinventer la gestion de l’eau, de professionnaliser les producteurs, de sécuriser le foncier et de faire du secteur privé un acteur majeur. L’Office du Niger est à la croisée des chemins. Dans cette immense zone agricole, l’eau n’est pas seulement une ressource : elle est la clé de la sécurité alimentaire, du revenu des producteurs et d’une partie de l’avenir économique du Mali. C’est autour de cette réalité que se construit la nouvelle stratégie de développement global de l’Office du Niger, dont le processus d’élaboration a débuté en juin 2024. Présentée par le ministre de l’Agriculture, Dr Ibrahima Samaké, lors du Conseil supérieur de l’Agriculture tenu à Koulouba sous la présidence du Président de la Transition, le Général d’Armée Assimi Goïta, cette stratégie porte une ambition de long terme : faire de l’Office du Niger le « grenier de la sous-région», réduire la dépendance du Mali aux importations alimentaires et contribuer à une souveraineté alimentaire durable. Le changement annoncé est profond. Il s’agit de passer d’une logique de périmètre irrigué à une logique de puissance agro-industrielle continentale. Autrement dit, l’Office du Niger ne doit plus être pensé uniquement comme un espace où l’on cultive, mais comme un écosystème reliant l’eau, la terre, la production, la transformation, le stockage, la commercialisation et les marchés.
UN MILLION D’HECTARES À L’HORIZON 2063- La vision s’inscrit dans «Mali Kura Nietassira Ka Ben San 2063». Elle entend faire de l’Office du Niger un pôle d’excellence en agriculture irriguée durable, compétitive, inclusive et résiliente, au service de la souveraineté alimentaire, de la croissance économique et de la réduction de la pauvreté. Les objectifs donnent la mesure du défi. À l’horizon 2063, la stratégie prévoit 1 million d’hectares aménagés, avec une production annuelle de 7,5 millions de tonnes de riz paddy, 350.000 tonnes de blé traité et 6,5 millions de tonnes de cultures maraîchères.
L’ambition concerne également l’élevage et la pêche : 50.000 têtes de bétail destinées à la production de viande par an, 1 million de litres de lait et 100.000 tonnes de poissons par an. Quatre plateformes agro-industrielles, adossées notamment à des rizières modernes, doivent compléter ce dispositif. Ces chiffres ne doivent toutefois pas être considérés comme une simple course aux volumes. Ils représentent un changement de modèle. Produire davantage devra aller de pair avec la transformation locale, la création d’emplois, l’amélioration des revenus ruraux et la réduction des pertes. La première priorité du plan d’actions est particulièrement révélatrice : établir la vérité hydrique du système. Avant de parler d’un million d’hectares, il faut savoir combien d’eau est réellement disponible, quelle quantité peut être mobilisée durablement, quelles sont les pertes du réseau et comment les besoins agricoles évolueront avec le changement climatique. L’extension des superficies ne peut donc être une simple course aux hectares.
Elle doit être raisonnée, progressive et séquentielle, en fonction des capacités hydrauliques, des infrastructures et des besoins réels des producteurs. La stratégie prévoit également de reconstruire le contrat social autour de la gestion de l’eau. L’enjeu est de responsabiliser davantage tous les acteurs. L’Office du Niger doit garantir un service d’irrigation efficace et l’entretien des infrastructures ; les exploitants doivent, en retour, respecter les règles de gestion et contribuer à une utilisation rationnelle de la ressource. La réussite du projet passera donc par une gouvernance plus transparente de l’eau, avec des règles claires, des responsabilités définies et des mécanismes de suivi des performances. Deuxième priorité : réhabiliter et sécuriser le patrimoine hydraulique existant. Cette étape est essentielle. Il serait difficilement rationnel de multiplier les nouveaux aménagements alors que certaines infrastructures existantes nécessitent encore des travaux de réhabilitation et de maintenance. La priorité doit être donnée à la remise à niveau des canaux, drains et ouvrages hydrauliques, mais aussi à leur entretien régulier. Une politique de maintenance préventive permettrait de réduire les coûts futurs et d’améliorer la disponibilité de l’eau. En parallèle, il faudra accroître la productivité sur les parcelles déjà aménagées. Le Mali peut gagner beaucoup sans forcément conquérir immédiatement de nouveaux espaces : meilleurs rendements, semences adaptées, maîtrise des itinéraires techniques, mécanisation, fertilisation raisonnée et accompagnement rapproché des producteurs.
LE PRODUCTEUR AU CENTRE DU RENOUVEAU- La professionnalisation des exploitants constitue l’une des conditions majeures du succès. Le producteur doit être placé au cœur du nouveau modèle. Cela suppose un accès facilité aux intrants, au crédit, à la mécanisation, aux technologies et au conseil agricole. La formation devra également être renforcée, afin que les exploitants puissent mieux maîtriser les coûts, améliorer leurs rendements et accéder aux marchés. La mécanisation peut être développée à travers des entreprises ou coopératives de services agricoles permettant aux producteurs d’accéder aux équipements au moment opportun sans supporter individuellement le coût élevé de leur acquisition. Le numérique peut également jouer un rôle important : suivi des parcelles, informations météorologiques, conseils techniques, données sur les prix et outils de commercialisation pourraient contribuer à une agriculture plus moderne et plus rentable. Mais la professionnalisation doit aller de pair avec la responsabilisation. Le nouveau pacte agricole doit reposer sur un équilibre : un producteur mieux accompagné, mais aussi davantage responsabilisé dans la gestion de l’eau, des infrastructures et des ressources mises à sa disposition.
La réforme du cadre institutionnel et foncier constitue une autre priorité. Pour attirer les investissements et encourager les producteurs à investir durablement dans leurs exploitations, il faut sécuriser les droits et clarifier les règles. L’agriculture irriguée exige des investissements importants. Sans visibilité foncière, les producteurs comme les investisseurs hésiteront à engager des capitaux sur le long terme. Cette réforme doit toutefois préserver la place des exploitations familiales. L’agro-industrialisation ne doit pas signifier l’exclusion du paysan. Au contraire, elle doit permettre son intégration dans des chaînes de valeur plus rémunératrices. C’est probablement l’un des grands enjeux du futur Office du Niger. Produire des millions de tonnes ne suffira pas si une grande partie de la valeur est créée ailleurs. Les quatre plateformes agro-industrielles annoncées devront permettre de rapprocher les unités de transformation des zones de production. Stockage, conditionnement, transformation, conservation et logistique doivent être développés simultanément. Le riz, le blé, les produits maraîchers, le lait, la viande et le poisson, doivent générer davantage de valeur ajoutée au Mali. C’est là que l’agriculture peut devenir une véritable industrie et créer des emplois pour les jeunes et les femmes. Le secteur privé aura un rôle déterminant à jouer. L’État ne pourra pas porter seul un investissement global estimé à 3.500 milliards de Fcfa, dont 1.182 milliards de Fcfa pour la période 2026-2033. Il faudra donc mobiliser les banques, les investisseurs nationaux et internationaux et les partenaires techniques et financiers. Pour cela, l’État devra offrir un environnement plus sécurisé : foncier clair, infrastructures fiables, accès à l’énergie, routes, mécanismes de financement adaptés et règles stables. Des mécanismes de garantie pourraient notamment réduire le risque des banques et faciliter l’accès au crédit des producteurs et des petites entreprises agroalimentaires.
UNE EXTENSION QUI DOIT ÊTRE MAÎTRISÉE- L’objectif d’un million d’hectares est spectaculaire. Mais le véritable indicateur de réussite ne sera pas le nombre de superficies aménagées. Un hectare aménagé mais mal exploité, insuffisamment irrigué ou dépourvu de débouchés ne constitue pas une véritable richesse. Chaque nouvelle tranche d’aménagement devrait donc être précédée d’une évaluation : disponibilité de l’eau, qualité des sols, rentabilité économique, accès aux infrastructures, capacité des producteurs et existence de marchés. Cette approche permettra de transformer progressivement l’Office du Niger sans sacrifier la durabilité à la recherche de résultats rapides. Le coût global annoncé, 3.500 milliards de Fcfa, montre que le renouveau de l’Office du Niger est un projet de génération. Les 1.182 milliards de Fcfa prévus pour 2026-2033 constituent la première étape de cette transformation. Mais l’argent ne suffira pas. La gouvernance sera déterminante. Il faudra suivre régulièrement des indicateurs simples et vérifiables : hectares aménagés et réellement exploités, rendements à l’hectare, volumes produits, revenus des exploitants, taux de transformation locale, emplois créés et recettes générées.
Chaque investissement devra être évalué à partir de son impact concret sur la production et sur les conditions de vie des populations. Au bout du compte, le renouveau de l’Office du Niger ne se mesurera pas seulement en tonnes de riz ou en kilomètres de canaux. Il se mesurera dans les revenus des producteurs, les emplois créés, les entreprises installées, les marchés approvisionnés et la capacité du Mali à nourrir sa population avec une dépendance moindre vis-à-vis de l’extérieur.
L’ambition est immense : 1 million d’hectares aménagés, 7,5 millions de tonnes de riz paddy, 6,5 millions de tonnes de cultures maraîchères, 350.000 tonnes de blé traité, 100.000 tonnes de poisson, 50.000 têtes de bétail destinées à la viande et 1 million de litres de lait par an. Pour y parvenir, il faudra surtout respecter trois impératifs : maîtriser l’eau, sécuriser le producteur et créer de la valeur ajoutée au Mali. Alors, l’Office du Niger pourra véritablement changer de visage. De simple périmètre irrigué, il pourrait devenir l’un des moteurs de la puissance agroalimentaire du pays et contribuer à faire du Mali un véritable grenier de la sous-région. Le défi n’est plus seulement de cultiver la terre. Il est désormais de transformer l’eau, la terre et le travail des producteurs en richesse durable pour toute la nation.
Mariam A. TRAORÉ
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