Le maïs et l'arachide frais : Le coût et la saveur de la rareté

À Wolofobougou, le petit tronçon de route surnommé « Bougouni Place » ne dort presque jamais en cette période d'hivernage. Chaque aube y marque le début d'un ballet incessant où se croisent camions, grossistes, détaillants, manutentionnaires et consommateurs. Cette année, l'arachide fraîche règne sans partage, tandis que le maïs frais, encore peu abondant, entretient une flambée des prix qui fait grincer les dents

Publié jeudi 06 août 2026 à 09:16
Le maïs et l'arachide frais : Le coût et la saveur de la rareté

Une vendeuse de maïs grillé

 

Six heures viennent à peine de sonner. Les premières lueurs du jour éclairent timidement les façades de Wolofobougou, mais «Bougouni Place» est déjà en pleine activité. Les poids lourds venus des bassins agricoles se succèdent dans un vacarme de moteurs et de klaxons. Les chauffeurs cherchent à se frayer un passage dans une ruelle devenue trop étroite pour contenir une telle affluence.

À peine les bâches retirées, les katakatani (tricycles) entrent en scène. En un clin d'œil, les déchargeurs grimpent sur les camions, se passent les sacs de main en main et les déposent au pied des grossistes. Leur cadence est impressionnante. Front couvert de sueur malgré la fraîcheur matinale, ils courent d'un véhicule à l'autre sans presque reprendre leur souffle. Chaque chargement transporté représente quelques francs de plus à la fin de la journée.

Autour des tas d'arachides fraîchement récoltées, les femmes arrivent par vagues. Jeunes filles venues pour un petit commerce, restauratrices, mères de famille, revendeuses des marchés de quartier ou encore grand-mères portant de larges paniers... toutes convergent vers les mêmes étals. Certaines inspectent les gousses avec minutie, d'autres plongent les mains dans les tas pour apprécier la fraîcheur du produit.

Les conversations se croisent, les appels des vendeurs se mêlent aux éclats de rire et aux discussions animées. L'endroit ressemble à une ruche où chacun connaît parfaitement son rôle. Un peu plus loin, une négociation retient notre attention.

Une cliente souhaite acheter plusieurs bassines d'arachides pour les revendre dans son quartier.  «Fais un effort, frère. Si tu me fais un bon prix aujourd'hui, je reviendrai demain.» Le grossiste esquisse un sourire. «Tu vois bien les camions. Tout est arrivé cher. Je ne peux pas vendre à perte.» La cliente tourne autour de la marchandise, garde le silence quelques secondes avant de revenir à la charge. «Alors ajoute au moins quelques kilos.» Après plusieurs minutes d'échanges, chacun fait un pas vers l'autre.

Le vendeur consent à compléter légèrement la quantité. Une poignée de main scelle l'accord, tandis que les katakatani emportent aussitôt la commande.  La dame lui tend alors deux billets de 10.000 Fcfa.  Difficile de savoir si le commerçant lui doit des monnaies ou si c’est le prix de 2 sacs de 50 kg d’arachides. Tout semble croire que c’est le cas.

Pour les consommateurs aux moyens plus modestes, les détaillantes proposent une formule plus accessible : une petite poignée d'arachides fraîches pour 100 Fcfa. Les clients défilent sans interruption. Beaucoup repartent avec ce modeste sachet, histoire de savourer les premiers produits de la saison en attendant que les prix deviennent plus abordables.

 

LES SOUPÇONS DE SPÉCULATION- Le maïs frais, lui, se fait encore attendre. À Bamako, il faut parcourir plusieurs grandes artères pour tomber sur quelques vendeuses installées au bord de la route, leurs petits braseros prêts pour les amateurs d'épis grillés ou leurs tas de maïs fraîchement récolté. À l'ACI 2000, près du bureau du Vérificateurgénéral, une scène attire les regards. Un chauffeur de taxi s'arrête devant une vendeuse.

 « Deux cents francs pour un seul épi ? C'est exagéré ! » La commerçante ne se laisse pas démonter. « Regardez autour de vous. Est-ce que vous voyez beaucoup de maïs ? Nous ne sommes pas encore en pleine récolte. Nous achetons cher, nous transportons cher. Si je baisse davantage, je travaille pour rien. » Le client hésite, soupire, puis finit par tendre les pièces avant de repartir, son épi à la main.

Au fil des discussions, une réalité intrigue. Ni les grossistes, ni les détaillants ne donnent un prix de référence clairement établi pour l'arachide ou le maïs. Les réponses varient selon les interlocuteurs, la quantité achetée, l'heure de la journée et parfois même... à la tête du client. Cette opacité favorise toutes les interprétations et nourrit les soupçons de spéculation.

Tous invoquent les mêmes arguments : le coût du transport, la rareté des premières récoltes, les pertes enregistrées pendant le trajet ou encore les frais de manutention. Pourtant, les consommateurs, eux, ont le sentiment que chaque intermédiaire ajoute sa marge avant que le produit n'arrive entre leurs mains.

Comme chaque début de saison, la loi du marché s'impose. Les premiers arrivages sont les plus convoités et donc les plus chers. Ceux qui ne peuvent suivre cette hausse préfèrent patienter quelques semaines, convaincus qu'avec l'abondance des récoltes, les prix finiront par retrouver un niveau plus accessible.

En attendant, à « Bougouni Place », l'arachide continue de faire battre le cœur du marché. Les camions se succèdent, les katakatani poursuivent leur course, les femmes marchandent sans relâche et les consommateurs comptent leurs pièces. Ici, chaque gousse d'arachide et chaque épi de maïs racontent une même histoire : celle d'un marché où l'offre dicte sa loi et où les premiers fruits de l'hivernage ont, cette année encore, le goût de la rareté.

Mariam A. TRAORÉ

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