Yaya Coulibaly : Le magicien des marionnettes

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L’homme a le don de tirer les ficelles. Très habile, ce marionnettiste de génie excelle dans l’art de faire passer des messages à travers le jeu de ses marionnettes, inspiré de nos contes et légendes. Il parcourt le monde pour ses spectacles mettant en avant des valeurs comme le courage, l’amour et la prospérité.

L’art du masque et de la marionnette a la particularité d’exercer un attrait à la fois sur les enfants et les adultes. Personne ne peut rester indifférent au spectacle de danse, de théâtre, et de son qu’il produit. Des figures humaines appelées homomorphes et des figures d’animaux dénommés zoomorphes qui se trémoussent sous des percussions intenses, soutenues par des chants envoutants.

Les répétitions de Yaya Coulibaly et de sa troupe dénommée « Sogolon » à Magnambougou constituent de véritables spectacles gratuits. Il a créé cette troupe en 1980, en hommage à la femme buffle, la mère de l’empereur Soundjata Keïta du Mandé. Souvent des heures durant, femmes, enfants et parfois quelques adultes prennent d’assaut cette cour pour écouter les chants, les contes, la musique et regarder aussi les danses des masques et marionnettes. Ses spectacles puisent leurs matières dans les salles d’exposition et magasins de Yaya Coulibaly.

Il s’agit en fait de son domicile, une maison à quatre niveaux, dont trois sont réservés à son impressionnante collection de masques et de marionnettes, estimée à près de 30.000 pièces de nos jours.
Yaya Coulibaly est à la fois marionnettiste, auteur, metteur en scène, conteur, danseur, chanteur et sculpteur.

Avec « Sogolon », il a fait le tour du monde plusieurs fois pour des expositions et des représentations sur scène. Il s’est notamment produit dans le réseau des Centres culturels français sur tout le continent africain. Ces interminables périples à travers le monde commencèrent en réalité en Inde en 1990. Ils le conduisirent sur tous les continents : l’Asie, l’Amérique, l’Europe et l’Afrique.

DÉTENTEUR DU POUVOIR- Yaya Coulibaly est actuellement engagé, avec son spectacle « Sogolon », dans une compétition internationale de théâtre original, organisée par le Théâtre No’Hma de Milan. Cette compétition concerne une dizaine de troupes de différents continents. Chacune des troupes passe devant un jury populaire et un second jury composé de spécialistes de l’art et du patrimoine. Ce concours international est parrainé par le président de la République d’Italie, qui remettra lui-même le grand prix en novembre prochain.

Yaya Coulibaly est né à Koula, dans le cercle de Koulikoro, le 26 avril 1957, « le jour de la cérémonie du Jo ». Un jour très particulier car l’enfant né ce jour-là sera le détenteur du pouvoir, qu’on lui transmettra même s’il n’est pas l’aîné. Très tôt initié aux savoirs mystiques, il a hérité de son père la maîtrise du théâtre de marionnettes qui occupe une place de premier ordre dans les rites d’initiation des sociétés secrètes. Yaya Coulibaly aime répété que : « D’un savoir occulte, j’ai fait un métier ».

Depuis, il est devenu un gardien de la tradition bambara, l’une des plus vieilles et plus riches en Afrique. Héritier d’une très ancienne collection de marionnettes, Yaya la complète, jour après jour, avec de nouvelles créations faites de fils et de tiges ou portées par les hommes. Grâce à sa riche initiation traditionnelle, Yaya a su créer un nouveau théâtre de marionnettes dynamique et contemporain avec lequel il parcourt le monde.

INVESTI D’UNE MISSION- Ce dessinateur formé également à l’INA de Bamako, puis à l’École internationale de marionnettes de Charleville-Mézières en France, se révèle aujourd’hui comme l’un des marionnettistes africains les plus reconnus à travers le monde.

A Paris, en France, il fréquente les ethnologues comme notre compatriote Youssouf Tata Cissé et les Français : Germaine Dieterlen, Marcel Griaule, Jean Rouch et participe activement à la construction des savoirs occidentaux sur les sociétés traditionnelles d’Afrique de l’Ouest.

Yaya Coulibaly se dit investi d’une mission : transmettre la science du masque et de la marionnette aux plus jeunes et tenter de porter au monde entier cette culture. Dans ce dessein, Yaya Coulibaly a adapté les représentations de cet art à la scène à l’italienne. Et bien lui en a pris puisqu’il a présenté son spectacle à Paris, Londres, Madrid, Berlin, Stockholm, New York, Sidney, Pékin, Brasilia…

Un jour, au mois de février 2010, il présentait à Magnambougou la première de sa nouvelle mise en scène « Le baptême du lionceau ». Une œuvre bien connue dans les contes populaires du Mali. L’œuvre raconte un concours de danse organisé par le roi de la forêt pour célébrer la naissance de son enfant. Les animaux de la forêt et les domestiques (l’hyène, l’antilope, le singe, le cheval, le mouton et autres) ont tous pris part à la compétition.

Les personnages humains sont aussi de cette fête, car un baptême est aussi une fête. Les humains sont représentés par les marionnettes de la gracieuse (Yayoroba), Yankadi (le symbole de la beauté), Mousokoroni (la vieille dame), Flanin (la jumelle), etc.

C’est un total de dix masques et marionnettes que « Sogolon » montre à l’occasion de cette prestation. La danse de l’autruche est unanimement reconnue comme la meilleure. Le champion fait la fierté de tous. Au point que de nombreux spectateurs se présentent comme étant le père ou la mère de l’autruche. Malheureusement dans l’euphorie de sa victoire, et par inadvertance, l’autruche piétine le lionceau et l’écrase. Le lionceau trépasse et l’autruche réussi à s’enfuir.

Il faudrait en ce moment punir les parents de l’autruche à sa place. En fin de compte, le lion, dans sa grande magnanimité, décide de pardonner l’autruche et de lui remettre des cadeaux. Malgré le drame, il faut savoir pardonner, c’est la leçon que donne le lion au monde entier. Yaya Coulibaly et « Sogolon » excellent dans la mise en scène des contes.

GÉNIE DES MARIONNETTES- L’originalité des masques et des marionnettes du Mali combinée au talent de Yaya lui vaut de nos jours une solide renommée internationale et participe à la diffusion de son art qu’il partage avec la plus grande générosité.

Très habile, ce génie des marionnettes a le don de faire passer des messages à travers ses marionnettes. S’inspirant des contes et leçons de morale, tirés des fables, Yaya Coulibaly met en avant les valeurs qui lui sont chères : le courage, l’amour et la prospérité à travers le jeu de ses marionnettes.

Homme de conviction, grand défenseur de la liberté individuelle et collective, il ne cesse de vilipender la guerre et les extrémismes (ce qu’il nomme « les gangrènes » contemporaines) dont il a une sainte horreur. Éternel enfant, voyageur infatigable, il définit le marionnettiste comme un scientifique, un historien, un thérapeute, un géomancien, un sorcier, un guérisseur, un formateur, un enseignant au service de la vie.

Père de famille, ce magicien des marionnettes s’est aussi donné du temps pour transmettre ses connaissances à ses enfants, en vue d’assurer la relève : « Je considère les marionnettes comme des objets de valeur et qu’il faut transmettre aux jeunes générations ».

Certaines pièces de l’immense collection des masques et marionnettes de Yaya Coulibaly datent du 7è siècle. Il y en a qui lui ont été transmises par sa famille, de génération en génération depuis le 11è siècle, d’autres ont été acquises par l’artiste ces trente dernières années. Elles ont fait l’objet de plusieurs expositions dont une en 2004, présentée en Afrique du Sud sous l’égide de la Fondation Anglogold Ashanti puis à l’Africa Center de New York en 2006 et à la galerie Le Manège de Paris en 2015.

MUSÉE PRIVÉ- Sa dernière exposition « Bateau Mali » fut présentée au Festival sur le Niger à Ségou en février 2018. Avec plus de 1200 pièces, cette œuvre évoque la crise multidimensionnelle que connaît notre pays depuis 2012. Cette exposition est déjà invitée à Abidjan pour le MASA 2020.

Yaya Coulibaly porte un projet de musée privé à Bamako, le Centre de marionnettes traditionnelles et contemporaines d’Afrique de l’Ouest (CMAO), qui aurait dû voir le jour en 2016 et où sa collection pourrait enfin être restaurée et conservée. Mais hélas, faute de soutien, le projet est au stade de balbutiement. A l’heure actuelle, sa collection extraordinaire reste peu connue.

Il entend la dévoilée aux grandes institutions muséales ainsi qu’à un large public international par le biais d’une exposition itinérante intitulée « Ma Ngala ». Le projet de scénographie de cette exposition intègre une partie de la collection, environ 50 pièces de différentes époques. Elle est accompagnée de photographies des marionnettes et de deux films documentaires : « Mali, marionnettiste et magicien » ; et « Itinéraire de Yaya Coulibaly  et Môma », réalisés par des Italiens Tiziana Manfredi et Marco lena.

Son talent a été récompensé par l’Etat malien qui l’a fait Chevalier de l’Ordre national. Yaya Coulibaly s’est vu décerné aussi par l’Institut international de la marionnette du Monde la médaille du « Patrimoine humain vivant de l’humanité» en 2010.

Signe de sa renommée internationale, les villes de Cap Town en Afrique du Sud, Hambourg en Allemagne et Castelginest (Lyon) en France lui ont décerné le titre de citoyen d’honneur.

 

LES MARIONNETTES, UNE TRADITION SÉCULAIRE MALIENNE

Le théâtre de marionnettes reste l’un des plus beaux héritages de la tradition de notre pays. Selon certaines sources, il date du 3è siècle avant Jésus. En effet, la tradition orale raconte qu’un jeune homme d’un village de pêcheurs au bord du fleuve, fut emmené par les djinns.

Après avoir séjourné durant 7 ans sous de l’eau, il revint avec un jouet dont il avait appris la technique de fabrication. Ainsi, les marionnettes ont d’abord servi dans les rites animistes. C’étaient des objets vénérés, donnant lieu à des activités religieuses secrètes, accompagnées de sacrifices. Le but de ces rites était essentiellement d’obtenir une pluie abondante.

Sous l’influence de l’islam, les marionnettes bozo changèrent de cadre, mais ne furent pas abandonnées et devinrent des objets destinés à l’éducation et au spectacle. Les formes initiales furent enrichies par la création de nouveaux personnages. Ainsi, assiste-t-on souvent à un amalgame où les marionnettes d’expression animiste, et parfois initiatique, évoluent sur la même aire de jeu que ces marionnettes d’inspiration nouvelle.

Les personnages « adaptés » portent en général un diminutif qui ne cache guère leur origine. C’est le cas de la nama ou suruku (hyène), emblème de la société d’initiation secrète du korè des Bambara, appelée namani ou surukuni, «la petite hyène».

D’ailleurs, dans les jeux de marionnettes, la namani tient parfois les mêmes rôles d’éclaireur et de gendarme protecteur que ceux qui lui sont assignés au sein des sociétés secrètes d’initiation. Ainsi, une pratique censée contraindre les jeunes à la discipline et au respect des valeurs traditionnelles trouve-t-elle toute sa signification avec la kotè-komo, une marionnette affiliée au komo, la puissante et très sévère société d’initiation secrète bambara.

Ce théâtre traditionnel de marionnettes continua, de cette manière, son évolution en s’étoffant et en développant des spécificités suivant les groupes ethniques et les aires culturelles. De nos jours, avec les multiples possibilités d’expression qu’elles offrent, les marionnettes se sont adaptées au théâtre occidental. Cette forme nouvelle, dite moderne, se démarque de la forme traditionnelle, tant par la mise en scène et les personnages que par la méthode de communication.

De formes variées, les marionnettes représentent des animaux (sauvages et domestiques), des êtres humains, des êtres mythiques et des génies. Elles se répartissent en trois catégories suivant leur conception : les masques marionnettes, les marionnettes habitables et les marionnettes au castelet.

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