Supplément culture, Abdoulaye Konaté: Le plasticien malien a conquis le monde

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Peu connu dans son propre pays, l’artiste est une véritable célébrité internationale dans le monde des arts plastiques. Ses œuvres sont très courues dans les expositions et les plus grandes galeries d’art de la planète

Abdoulaye Konaté est d’une simplicité touchante. C’est un homme habillé d’un ensemble boubou et pantalon gris finement rayé de blanc qui nous accueille dans son showroom à Bacodjicoroni. Le célèbre plasticien porte bien ses 66 ans, même s’il affiche une chevelure poivre sel et une calvitie bien avancée. « J’ai voulu ce lieu pour me permettre d’apprécier une dernière fois mes œuvres avant de les envoyer dans des expositions », explique-t-il d’une voix douce. Son showroom est une salle assez grande et haute, entièrement peinte en blanc, qui permet de déployer ses œuvres gigantesques. C’est ici que ses fresques subissent des corrections, parfois des rattrapages ou autres réglages. Le showroom fait office d’atelier bis où il met la dernière main à ses œuvres.

Abdoulaye Konaté met du soin à ses créations car les commissaires d’exposition, les galeristes, les collectionneurs et autres professionnels de l’art sont extrêmement exigeants et rigoureux sur la qualité de la finition des œuvres qu’ils choisissent. Ce qui montre à suffisance la classe ou le niveau auquel évolue Abdoulaye Konaté. Son talent, reconnu par les critiques, n’est point usurpé. Ce n’est pas par hasard que le célèbre critique « Journaldesarts.fr » le désigne sous le vocale « Sa majesté Abdoulaye Konaté du Mali ».

Renommée internationale- Malgré sa célébrité et sa renommée internationale, il demeure un homme discret et peu connu dans son pays, car il se confie très peu. Abdoulaye Konaté a fait valoir ses droits à la retraite alors qu’il était directeur général du Conservatoire des arts et métiers multimédia Balla Fasséké Kouyaté (CAM-BFK) en 2015.

Le natif de Diré, de la Région de Gao à l’époque, fit son entrée à l’Institut national des arts (INA) de Bamako en 1972. Il en sortit en 1976. Deux ans plus tard, il se rendit à Cuba, où il étudia les arts plastiques à l’Institut supérieur des arts de la Havane. A son retour au bercail, il servit au Musée national jusqu’en 1998. Année à laquelle il fut nommé directeur général du Palais de la culture Amadou Hampaté Ba. Il dirigea en même temps les 2è et 3è éditions des Rencontres africaines de la photographie de Bamako.

A la création du Conservatoire des arts et métiers multimédia Balla Fasséké Kouyaté, il a accepté de fusionner son projet de création d’une école supérieure d’art privée avec celui du président de la République Alpha Oumar Konaré. « J’étais très avancé. Mes dossiers étaient introduits dans l’administration avec une ébauche de programme et une étude architecturale sur la structure de l’école », nous expliquait-il lors d’une de ses rares interviews en 2011. « Je pense que cela est extrêmement important car l’avenir de notre création artistique dépend de la formation », assurait-il. C’est ainsi qu’il dirigera cet établissement de 2003 jusqu’en 2015.

À la conquête du monde- Abdoulaye Konaté a commencé par des expositions au Mali (INA, Musée national, Galerie Tatou qui était au Quartier du fleuve au Centre culturel français). En 2002, lors de l’ouverture de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) au Mali, il a présenté un magnifique patchwork de 6000 m2 couvrant entièrement l’air de jeu du stade du 26 mars de Bamako. L’objectif était d’interpeller sur le SIDA.

Le talentueux créateur est ensuite parti à la conquête du monde. Très présentes dans les grands magazines internationaux en français, arabe, anglais, allemand, espagnol ou portugais, les œuvres de notre compatriote Abdoulaye Konaté sont très courues lors des expositions et dans les grandes galeries du monde entier. Son travail est présenté aux quatre coins du monde, du Brésil au Japon en passant pas le Sénégal, le Maroc, l’Afrique du Sud, Cuba, les Etats-Unis, l’Italie, le Portugal, l’Espagne, l’Allemagne, l’Angleterre, la France, la Corée du Sud.
Preuves parmi tant d’autres de la grande valeur des œuvres du plasticien, depuis 1998, sa création intitulée : « Protection des fonds de mer » est gravée en faïence dans une station de métro de Lisbonne (Portugal). Plus récemment, en mars 2017, le tramway ou train électrique de transport urbain de Rabat (Maroc) habillait entièrement les six wagons de l’une de ses lignes avec des œuvres de l’artiste malien.

C’est en 1996, lorsqu’il remporta le Grand prix de la Biennale des arts de Dakar au Sénégal « Dak’Art » que Abdoulaye Konaté s’est révélé au grand public africain.

Avec son installation « Les Chasseurs », le plasticien malien venait d’ouvrir une autre voie à cet art sur le continent. Il s’agit de tableaux en tissus de différentes couleurs de grandes dimensions, l’un des plus récents est de cinq mètres de longueur sur trois de large.

Approche artistique- Abdoulaye Konaté a tenté, dès ses débuts, de tracer sa propre voie. Il est convaincu que l’artiste doit avoir non seulement sa philosophie, mais aussi sa méthode et ses techniques. C’est-à-dire qu’il faut non seulement travailler sur des matières de notre pays, mais s’inspirer de sa propre société d’origine. Il possède une approche plastique autonome et revendicative. « Je m’inspire du fond traditionnel malien. J’utilise le patrimoine visuel et oral, et j’ai toujours allié technique et concept. Je travaille sur la composition mais aussi sur le message », confie-t-il calmement.

Abdoulaye Konaté est particulièrement attaché aux traditions de nos différentes ethnies : les sociétés secrètes, la tradition orale, l’artisanat, les us et coutumes. Il a l’œil sur l’environnement : les rues, les maisons, les habitudes vestimentaires ou de décoration, la nature, et même le ciel. L’artiste est également ouvert aux situations sociaux, politiques, économiques aussi bien du Mali qu’ailleurs.

Une fois le sujet identifié, il passe très souvent par une recherche approfondie afin d’établir sa « religion ». Ce travail peut prendre un temps plus ou moins long. Puis il y a parfois la recherche chromatique, qui intervient. Arrive ensuite la création de la maquette de l’œuvre. Ce prototype est soit couché sur papier soit directement sur ordinateur. L’exécution est assez difficile car cela s’effectue avec ses nombreux assistants ainsi que les teinturiers et les tailleurs.

En 1991, Abdoulaye Konaté a présenté une œuvre faite de véhicules calcinés, de sable, de cartons éventrés, de traces de sang et de mannequins gisants au sol. Cette œuvre d’hommage à la révolution de mars 1991 était intitulée : « Le prix de la liberté ».

Il a rendu hommage aussi à la société des chasseurs à travers différentes œuvres. Celles-ci marqueront fortement son dessin et sa peinture, notamment la série « Ciwara » et bien d’autres par la suite et jusqu’à aujourd’hui, souvent marqués par la figuration des stéréotypes africains (masques, antilopes, cornes de zébu…).
C’est à partir des années 1990, avec de grandes tapisseries de coton traditionnel malien, qu’il engage un nouveau processus de création en s’intéressant à l’espace et au volume. Avec ce matériau, il teint, découpe, recoupe, coud pour obtenir une structure exploitant la surface plate du tissu. Celle-ci peut devenir le support pour les excroissances qui créent des effets d’optiques. Peu à peu, l’assemblage de ces corps oblitère la présence de la figure et joue sur les volumes, l’infinité de plis, de rebonds, de creux, d’anfractuosités avec la « Symphonie Bleue » en 2007.

La densité de la matière lui permet de faire danser les formes dans une création tendant vers l’abstraction comme c’est le cas avec « La danse d’une nuit ».

Sculptures textiles- Son œuvre « Plumage de pintade » explore la gamme des gris, avec de petits points blancs ourlés de noir rappelant les plumes de l’oiseau, qui tient une place importante dans la tradition orale. « On dit que les pintades vivent en groupe et que le groupe suit la première pintade. Cela revient à critiquer celui qui ne fait que suivre le mouvement… »

Dans une autre œuvre, l’ocre prédomine, rappelant la tenue des chasseurs traditionnels. De façon générale, l’ensemble des pièces est inspiré de la tenue des musiciens senoufo et des korodougas, les « bouffons sacrés », « une sorte de caste, comme le sont les chasseurs », précise Abdoulaye Konaté. Les korodougas portent généralement des bandes de tissus sur leurs vêtements, symbolisant les haillons qui rappellent combien l’apparence est futile et l’humilité importante…

Substances fondatrices de son œuvre, ces sculptures textiles dévoilent un univers profondément conscient des enjeux et des réalités économiques ou sociales. Il prend ainsi des positions politiques engagées traitant de problèmes sociaux, politiques et économiques graves comme les crises mondiales : « Gris-gris blancs pour Israël et la Palestine ». Mais, le textile est aussi le support à l’évocation de l’essence de la culture mandingue, avec ou sans citations littérales à la tradition comme avec sa célèbre série « Hommage aux chasseurs du Mandé » en 1994.

Artiste de la matière, Abdoulaye Konaté combine la tapisserie, l’assemblage, la teinture et la sculpture avant de réaliser un espace à forte présence et à forte évocation. Ses sculptures de tissu sont uniques au monde. Ses visiteurs, quelque soit leur degré de connaissance de l’art, témoignent toujours n’avoir jamais vu un tel travail.

Youssouf Doumbia
L’ESSOR

 

 

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