Mag’ Culture: Musiques classique et mandingue :UNE FUSION DE HAUTE VOLÉE

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Moussa BOLLY

Da Kali et Kronos Quartet ouvrent une nouvelle ère de métissage artistique. Avec l’album «Ladilikan», les deux groupes sont parvenus à l’osmose

Fan indécrottable de son défunt père, le rossignol Kassé Mady Diabaté arraché à notre affection le 24 mai 2018 (Paix à son âme), je ne cessais de me demander ce qu’elle était devenue ces dernières années. Pas seulement parce qu’elle est Hawa «Kassé Mady» Diabaté, mais parce que j’ai suivi ses débuts (comme beaucoup de stars de la musique malienne) quand j’accompagnais Mali K7 dans sa Com. Et c’est cette quête qui m’a fait découvrir une pépite en termes de collaboration, de fusion, d’expériences musicales partagées. Quand le «Trio Da Kali» et le «Kronos Quartet» se mettent ensemble, c’est l’osmose comme on peut le constater sur l’album «Ladilikan» (conseil).
Le Kronos Quartet est un quatuor à cordes hors norme qui totalise quelques 50 albums et plus de 800 créations à son fabuleux palmarès. Du minimalisme d’Arvo Pärt au rock de Jimi Hendrix, de la musique argentine à celle de Bollywood en passant par une expérience atypique avec Rokia Traoré, cette formation mythique met toujours en évidence deux caractéristiques essentielles : l’audace et la créativité ! C’est un quatuor à cordes basé à San Francisco et fondé par le violoniste David Harrington comportant également John Sherba, Sunny Yang au violoncelle ainsi qu’Hank Dutt à l’alto.
Créé en 2012, «Da Kali» est un trio d’enfants de griots, notamment deux instrumentistes virtuoses et une beauté vocale avec une volupté souvent hors norme. Des talents qui œuvrent aujourd’hui à perpétuer la grande tradition musicale mandingue. Ainsi, la voix puissante de Hawa Kassé Mady Diabaté fait davantage frissonner avec le balafon de Fadé Lassara Diabaté et le ngoni basse de Mamadou Kouyaté (fils de Bassékou Kouyaté). La magie d’une première rencontre des deux groupes en 2013 s’est concrétisée par l’enregistrement de «Ladilikan». Un album presqu’unanimement accueilli par les critiques comme un opus «élégant et habité».
Ils ne pouvaient pas d’ailleurs s’attendre à moins de la rencontre de deux formations légendaires issues de milieux musicaux bien différents. Exquis mélange de musique traditionnelle malienne (avec le balafon et le ngoni placés en ligne de mire) et de musique classique, cette œuvre est sans doute l’un des magnifiques produits du métissage artistique avec des morceaux enchanteurs comme «Tita», «Eh Ya Yé», «God Shall Wipe Out All Tears Away», «Lila Bambo»… Une délicieuse œuvre qui rappel aux bons souvenirs des virtuoses et des rossignols du Mandé. Comme la plupart des critiques, difficile de ne pas frémir au «chant renversant» de Hawa Diabaté qui résonne parfaitement entre le balafon et les cordes frémissantes de ce mélange qui «offre un voyage de rêve» sur des titres comme «Garaba Mama». Sans oublier le très lyrique «Sunjata» qui vaut également son pesant d’or.
« Ladilikan » est une parfaite rencontre entre deux univers différents pour un métissage flamboyant et bouleversant», commentait un critique lors d’une tournée européenne en 2018. «Une magnifique rencontre de la tradition ancestrale mandingue et de la musique classique occidentale. Un voyage intemporel entre puissance et élégance», a renchéri un autre.
A noter que, déjà en 2003, l’ensemble Kronos Quartet avait fait une première incursion dans la culture musicale malienne sur deux titres de Rokia Traoré. Mais, l’association avec le Trio Da Kali dépasse toutes les attentes des mélomanes, même avisés. «Da Kali» signifiant «jurer» ou «prêter serment», ces jeunes griots s’engagent ainsi à perpétuer l’héritage d’une longue lignée qui a porté très haut la culture mandingue.
Fondé en 2012 par la journaliste et musicologue Lucy Duran à l’initiative de l’Aga Khan, le Trio Da Kali est dirigé par le virtuose du balafon et improvisateur de génie Fodé Lassana Diabaté, fils du maître Djéli Sory Diabaté et compagnon de route du Symmetric Orchestra de Toumani Diabaté, Salif Kéita, Taj Mahal ou du Collectif Afrocubism.
A la basse, on retrouve le génial Mamadou Kouyaté, fils aîné du virtuose qui a redonné au ngoni ses lettres de noblesse : Bassékou Kouyaté qui, de no jours, est considéré comme le plus grand joueur de ngoni basse, ce luth manding qui serait aussi le plus vieil instrument à cordes de l’Afrique de l’ouest. Très présent sur la scène florissante du hip-hop de Bamako, le très inventif Mamadou Kouyaté exerce aussi son art dans le groupe «Ngoni Ba» de son père.
Quant à la chanteuse Hawa Diabaté dite «Hawa Kassé Mady», elle porte bien son nom et son surnom avec un timbre vocal unique et sans doute hérité de son regretté père, Kassé Mady Diabaté. Un rossignol considéré à juste titre comme l’une des beautés vocales voire la plus belle voix masculine de la musique mandingue.
Selon nos informations, «son phrasé, son registre et la puissance de sa voix ont poussé le directeur artistique du Kronos Quartet, David Harrington, à comparer Hawa Kassé Mady à la défunte reine du gospel américain : Mahalia Jackson» !
Sur ce projet, les deux formations font une fusion pour transcender leurs traditions musicales respectives avec «une créativité et une élégance saisissantes». « Ladilikan » est incontestablement la preuve flamboyante que la rencontre des cultures et le métissage constituent une précieuse richesse artistique pouvant aussi tisser de solides passerelles entre les cultures, donc entre des peuples !

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