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Mag’ culture: Le Père Blanc Auguste Dupuis Yakouba à Tombouctou: Au nom du père et pour l’amour de la belle vie

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En 1895, Auguste Dupuis arrive à Tombouctou. Moulé dans sa soutane, la Bible à la main et une croix pendante au cou, il venait porter « la bonne nouvelle » dans la ville de tous les mystères. Il s’acquitta tant et si bien de cette œuvre qu’il finit par quitter son sacerdoce en devenant un « homme normal ». Défroqué, il fonda une famille. Depuis, Auguste Dupuis est devenu Yakouba. Il est mort et enterré à Tombouctou en 1945.

Auguste Dupuis fait partie d’une équipe de prêtres blancs, comprenant Augustin Hacquard, Ficheux et Eveillard, qui arrive à Tombouctou le 21 mai 1895. Difficile de ne pas voir dans cette progression une alliance entre la croix et l’épée. Dans l’exercice de la pénétration coloniale, la France avait nourri l’ambition de renforcer sa présence sur le terrain en ralliant l’Algérie au fleuve Niger. Elle comptait poser les jalons d’un chemin de fer transsaharien dont la réalisation a été confiée au colonel Flatters. Celui-ci part de Ouargla le 5 mars 1880 pour arriver à Bir-el-Garama le 16 février 1881. Là, lui et une bonne partie des hommes qui l’accompagnaient ont été littéralement massacrés par des touaregs du Hoggar. Il a fallu attendre longtemps pour que la France prenne possession du Sahara, sans jamais la maîtriser totalement sur le plan de la sécurité.
Pendant ce temps, d’autres voies de pénétration ont été mises à profit, à partir de Dakar avec des officiers qui sont rentrés dans notre histoire conjointe avec la France : Borgnis-Desbordes, Faidherbe, Archinard, Bonnier, Joffre. Pour coller à notre sujet, nous retenons les deux derniers.
Bonnier a été tué le 15 janvier 1894 à Tacoubao, « Taquinbawt » en tamashek, entre Goundam et Tombouctou, par des combattants Tenguerig et Kel Antessar qui ont attaqué son bivouac nuitamment. La technique de guérilla utilisée dans cet assaut retient encore l’attention des stratèges. Joffre se précipite sur les lieux pour ne découvrir que les traces du carnage. Il progresse sur Tombouctou où il érigera un fort baptisé « Fort Bonnier ».
Le territoire est presque « pacifié ». Les civils peuvent s’y aventurer. C’est ainsi que les Pères Blancs qui avaient déjà atteints Ségou vont mettre le cap sur Tombouctou, en naviguant sur le Niger. Ils y arrivent en mai 1895 et n’ont pas rencontré d’adversité. Ils venaient au nom de Jésus. L’islam reconnait Jésus en tant que prophète du Dieu unique. Le Père Hacquard et le Père Dupuis ont une très bonne maîtrise de la langue arabe, ce qui leur permit d’établir des liens de confiance avec la population locale très rapidement. Les prêtres ont pu installer très tôt une chapelle baptisée « Chapelle Sainte-Marie de Tombouctou ».
Yakouba, le chercheur
En plus de l’arabe, le Père Dupuis se mit à étudier et à parler couramment les langues locales : le Sonrhaï, le Tamashek, le Peul et le Bambara. Il a une approche scientifique des langues, car il va faire plusieurs publications, dont les toutes premières sur le Sonrhaï.
Le Père Dupuis devient une oreille attentive de Tombouctou. Il sera l’intermédiaire entre les autochtones et l’administration. Ce qui va renforcer son ancrage. A ce moment encore, il est dans les ordres et va même accepter une mission temporaire à Fada N’Gourma (aujourd’hui territoire burkinabé), en 1900. Il va mettre de l’ordre dans les affaires de cette mission avant de rejoindre sa base. Il profite pour faire une halte à Ségou, où il comptait rendre visite à son ancien compagnon, Hacquard devenu évêque de la cité des Bambaras. Cette rencontre n’aura jamais lieu car, entre-temps, Hacquard était mort noyé dans le fleuve Niger, au cours d’une baignade.
Visiblement, le Père Dupuis ne se voyait plus faire carrière dans l’église. Il avait succombé au charme des belles femmes de Tombouctou ; il avait un goût prononcé pour les boissons fermentées locales. Pour en avoir le cœur net, la hiérarchie des Pères Blancs, basée à Alger, a invité Dupuis pour des explications. Cette confrontation n’aura jamais lieu car Dupuis a préféré ôter sa soutane. Il est désormais un prêtre défroqué. Il ne veut pas quitter Tombouctou. Il ne veut pas quitter l’amour de la jolie Salama qu’il finit par épouser. Devenu Yakouba, il a eu plusieurs enfants : Diarah, Youssoufou, Paul, Marcelle, Henri, Louis, Adah.
Henri sera le plus connu des enfants de Yakouba. Engagé dans le corps des tirailleurs, Henri Dupuis Yakouba finira sa carrière militaire prestigieuse au grade de général de division, dans l’armée du Niger. Il a été chef d’état-major de cette armée dès 1963, ministre de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports. Il fut aussi ministre de la Justice, ministre des Postes et Télécommunications, Grand chancelier des Ordres nationaux. Il n’a jamais rompu avec Tombouctou, sa ville natale, où il avait de solides amitiés.
Yakouba Dupuis a noué son destin à celui de Tombouctou. L’administration coloniale va le recruter. En 1908, il est le premier responsable civile de l’autorité à Goundam. Ces états de services sont élogieux. Albert Londres, le célèbre journaliste, nous renseigne le plus sur le quotidien de Yakouba qu’il a trouvé à Tombouctou en 1928-1929. Dans son livre, « Terre d’ébène » (Albin Michel, 1929), il raconte les péripéties de cette rencontre dans un dialogue improbable. « J’aime Tombouctou où mourut Dupuis, où naquit Yakouba » dit-il. Il ajoute : « En 1902, quand j’étais Père Blanc, les indigènes m’avaient déjà nommé citoyen de la cité. Mon brevet portait : « il participera à tous nos droits comme à toutes nos obligations. Toutefois, il conservera sa religion, comme nous, la nôtre.»
Il a confié au journaliste « sa vie » : né à Paris, d’un père marchand de vins et de grands-parents paysans, inscrit au séminaire de Soissons, vicaire à Marbe, Curé à Morgny, entre chez les Pères Blancs en 1891.
Son nom Yakouba ? Yakouba est l’équivalent de Jacob aussi bien en Hébreu qu’en Arabe. Ce nom lui a été attribué par le Père Hacquard, de façon fortuite devant une assemblée de visiteurs locaux, aux premières heures de leur arrivée à Tombouctou. Aux notables qui ont cherché à savoir comment s’appelaient les missionnaires, Hacquard s’est identifié comme étant Abdallah. A Dupuis, il attribua Yakouba. Voilà pour le nom.
A Albert Londres, il confia les raisons de sa renonciation à ses vœux : « … A Tombouctou, je ne fus plus heureux. Ne pouvant résister à ma nature, je quittai la société des Pères Blancs, pour éviter de gros scandales ». Très pudique.
Pour la postérité, Yakouba a laissé des traces. Outre sa famille biologique, il a surtout écrit des ouvrages fondamentaux. Il est l’un des pionniers sur la linguistique du Sonrhaï. On lui doit surtout une description quasi entomologique des corps de métiers de Tombouctou, à travers une monographie unique. Il a aussi écrit sur la cuisine de Tombouctou avec des détails que seuls les cordons bleus peuvent retenir.
Tel est l’une des facettes de ce prêtre qui a égaré son latin pour les arômes, la beauté et l’élégance des dames de Tombouctou. Son cas a pris de l’emphase parce qu’il était prêtre. Combien sont les officiers et les administrateurs coloniaux qui ont fait souche dans le grand nord ?

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