Mademba Sy: LE POSTIER DEVENU ROI À SINZANI

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Mademba Sy était un « toucouleur-français ». Il était venu à Ségou dans la suite du colonel Archinard, le 6 avril 1890. Celui-ci va récompenser son compagnon doublement ; une première fois en lui donnant comme épouse, Djeynabou, une fille du sultan de Ségou Sékou Ahmadou Tall, vaincu et une deuxième fois en lui taillant, à la serpette, un territoire, en réalité une principauté viagère, avec comme capitale Sansanding, le 7 mars 1891. Désormais, on ne parle plus que du « Fama Mademba » ou « Sinzani Fama ». Il est mort le 25 juillet 1918, à l’âge de 66 ans, après avoir reçu plusieurs distinctions dont la Légion d’honneur le 30 décembre 1886, sur proposition de Gallieni.

Aujourd’hui, la mémoire de la localité, on le comprend aisément, n’est pas très prolixe sur le télégraphiste devenu monarque. Mademba Sy avait été d’une certaine brutalité, au point qu’on le surnommât « le pharaon de la Boucle du Niger ». Ce n’est pas tout, car son attachement aux femmes relevait d’une addiction dont les fleurons font partie des joyeusetés transmises au fil des générations.
Il faut d’emblée constater qu’il y a une équivoque sur le nom de famille véritable de Mademba Sy. Au départ, il avait pour nom de famille Sèye, comme on peut le constater dans l’extrait des registres des actes de l’état-civil de la Commune de Saint Louis. On y retrouve une transposition d’un jugement tenant lieu d’acte de naissance du tribunal de première instance de la ville, qui fait naître l’homme le 3 mars 1852. Le document administratif authentique précise bien qu’il s’agit de Mademba Sèye, fils de M’Baye Sèye et de Penda Dia. (Document consultable aux Archives nationales françaises sous le numéro 19800035/0129/16344). Il est mort le 25 juillet 1918 à Sansanding. Sa famille a toujours été proche des colonisateurs français. Pour son époque, on peut dire qu’il a vite saisi l’opportunité de la présence française en fréquentant tôt, l’Ecole des otages dont Faidherbe a ouvert les portes, avec le dessein stratégique de former les premiers auxiliaires indispensables à son action. Mademba Sy va s’y illustrer comme un élève brillant. Du coup, il va être recruté dans le service postal et envoyé à Médine, la première capitale du futur Soudan en qualité de « Commis principal des Postes et Télégraphes ». Là, il va retenir l’attention de tous les officiers dont les plus célèbres seront Gallieni et Borgny-Desbordes. Gallieni l’envoie en France pour une formation sur le service du télégraphe militaire. En effet, en 1886 déjà il est au fort du mont-Valérien qui abrite le dépôt central du matériel et l’École de la télégraphie militaire de l’armée française
Son passage en France qui ne passe pas inaperçu est même relayé par la presse de l’époque, car outre l’apprentissage du télégraphe il prend goût à la vie parisienne. Il retournera en France une seconde fois en 1906. Ce passage est aussi relayé par la presse de l’époque qui rapporte ses rencontres avec les personnalités parisiennes. C’était à l’occasion de l’exposition coloniale qui a eu lieu à Marseille. Il en a profité pour rencontrer le gratin des producteurs de coton.

CONVIVE NOIR
Mademba Sy et beaucoup de spécialistes croyaient en l’essor certain de cette culture de rente dans le delta mort du Niger. La presse parle de lui, à l’occasion d’un banquet offert, en l’honneur de Ernest Roume, gouverneur général de l’Afrique occidentale française par le syndicat de l’industrie du coton. Mademba Sy est déjà un homme important parce que le président du syndicat souhaite la bienvenue à « ce convive noir vêtu à l’européenne ». Le journal « Le Temps », dans son édition du 8 novembre 1906, a titré sur « le banquet offert au gouverneur Roume » ; une cérémonie qui a compté près de trois cents personnes dont Mademba Sy. Le même journal dans son édition du 26 novembre 1906 parle « du roi Mademba Sy et l’avenir du Soudan». Voici son témoignage : « Il y a en ce moment à Paris un roi, fort coloré de teint, mais qui se fait beaucoup plus remarquer que Sisovath ou même jadis Dinah Salifou. Il est vrai qu’il ne porte ni burnous rouge à franges d’or, ni bottes en cuir rouge, ni chapeau fait comme une petite pagode. Il est habillé comme vous et moi, avec cette différence que la rosette de la Légion d’honneur illustre le revers de sa redingote ».
Au journaliste qui l’a approché, Mademba Sy a raconté toute sa foi en l’avenir du coton au Soudan. Il affirme sa ferme volonté de voir chaque village du Soudan produire au moins 500 kg de cette culture pour ensuite arriver à barrer la route aux Américains et aux Anglais.
Cette notoriété de Mademba Sy n’est pas usurpée. Ces états de service plaident pour lui. Après son premier séjour en France, il rejoint le Soudan où contre toute attente, il s’engage dans l’exercice militaire bien qu’étant un civil. Archinard lui confie le commandement de deux compagnies de tirailleurs. A ce titre, on le verra dans des batailles célèbres entre 1889 et 1893 à Koundian, Ségou, Ouéssébougou, Nioro, Diéna, Djenné et Bandiagara.

MAGNIFIER LA GRANDEUR DE LA FRANCE
Ses faits d’armes sont encore présents dans la presse française. « Le Temps », dans son édition du 12 janvier 1912, titre « un roi d’Homère au vingtième siècle », et rappelle que Mademba Sy s’est conduit en héros, lors de la prise de Ségou où il a même été « blessé par le feu de l’ennemi ». Le journal rappelle que Archinard n’a pas hésité à le distinguer une fois la place de Ségou enlevée. Il écrit : « il reçut du colonel Archinard la souveraineté sur la rive gauche du Niger des territoires du Saro et du Monimpé avec les villes de Sansanding et de Sohoto ainsi que le droit de porter le titre pompeux de « fama des Etats de Sansanding ». « Sinzani » et « Sansanding » désignent la même localité sous des repères culturels différents. A l’origine, il s’agit bien de Sinzani, « le petit enclos » ou « la petite clôture » en bambara de Ségou. En réalité, il s’agissait d’un hameau qui dépendait de Sibila, un village qui était le siège d’une royauté, avec son « Fama », vers les années 1200. La tradition orale enseigne que Sinzani a pu négocier son « indépendance » de Sibila grâce à l’habilité d’Alpha Kouma. Il en était ainsi et Sinzani a pu se développer dans le delta mort du fleuve Niger jusqu’à devenir un important pôle intellectuel du savoir islamique et du commerce transsaharien.
Les Français y sont arrivés après la chute de Ségou. Là encore, la tradition enseigne que quand les nouveaux maîtres ont voulu savoir le nom du village, les habitants ont bien répondu Sinzani, mais l’interprète qui était kassonké, venant de Kayes a traduit « Sansan Din » que le commis a transcrit « Sansanding », « Sansan » et « Sinzani » voulant dire la même chose. Cette version nous a été confirmée par l’ancien ministre Bakary Konimba Traoré, alias « Pionnier », lui-même natif de la localité. Voilà pour l’histoire.
Les attributions du « Sinzani Fama » étaient claires. Il n’avait aucune autonomie administrative ou fiscale par rapport à l’administration coloniale. Dans la lettre qui investissait Mademba Sy, Archinard a donné ses instructions en ces termes : « Gouverner comme les Noirs aiment à être gouvernés, mais avec un esprit de justice, d’humanité et de désintéressement, qui place le bonheur des peuples au-dessus des satisfactions personnelles de ceux qui les gouvernent » (rapporté par Seydou Madani Sy, dans son livre intitulé « Le capitaine Mamadou Racine Sy, 1838-1902 : une figure sénégalaise au temps …)
Le « fama » devait contribuer à magnifier la grandeur de la France, pouvait rendre certains jugements, vulgariser les nouvelles techniques agricoles et lutter contre les incendies de brousse. Ce cahier de charge est celui qui a été élaboré par le général Trentinian, par la suite.
Sur les faits, on ne peut pas dire que Mademba Sy ait échoué dans sa mission. Ce n’est pas un hasard si le « barrage de Markala », aujourd’hui encore fleuron de l’agro-industrie dans notre pays, est désigné dans plusieurs documents historiques comme le « barrage de Sansanding », car c’est bien à Sansanding que la construction de l’ouvrage avait été envisagée au départ.
Hampaté Ba nous donne des informations de première main sur la vie de Mademba Sy, dans son livre « Oui mon Commandant ». Il a recueilli les avis des anciens sujets du « roi », quelques temps après le décès de celui-ci. Il a pu constater que « la grande ombre du Fama Mademba Sy, nommé par la République française “roi de Sansanding” et décédé depuis peu, continuait à couvrir le pays et à inquiéter ses habitants ». Il a pu mesurer « du coup combien avait dû être terrifiant le joug du “roi postier” -surnommé par la population “le pharaon de la Boucle du Niger- pour que l’on craigne encore, même après sa mort, un représentant de sa famille, surtout vêtu à l’européenne ! ».

TRAIT D’UNION
En 1912, la localité a pu ouvrir les portes de sa première école avec comme premier instituteur un des enfants du Fama, en l’occurrence Ben Daoud Sy. Mademba Sy était un sujet français d’excellence. Il a tenu à offrir à ses enfants une éducation française. C’est à Alger qu’il les envoya étudier. Et ses enfants et petits-enfants sont restés dans l’histoire comme un trait d’union entre la France, le Sénégal et le Mali. Abdelkader Mademba Sy et Claude Mademba Sy, sont des figures connues et reconnues de cette histoire triangulaire.
Abdel Kader a fait ses classes à Alger. Il avait 18 ans, quand éclata la première guerre mondiale. Il s’engagea en tant que soldat et se battit héroïquement. En 1916, il était sous-lieutenant. Il était présent à Verdun et devint lieutenant avant d’être décoré de la « Légion d’honneur ». Claude Mademba Sy est son fils né à Versailles en 1923. Comme son père, il n’a que 18 ans quand débuta la deuxième guerre mondiale. Intrépide dans l’arme des blindés au départ, il est resté dans la mémoire de tous ses compagnons d’arme et de ceux qui l’ont connu comme un parachutiste émérite. La guerre terminée, il arrive au Soudan, précisément à Kati, où de 1950 à 1952, il dirige la prestigieuse « Ecole des enfants de troupe ». Il franchit les échelons et devient capitaine en 1954. Deux ans après, il entre à l’école d’état-major. Dans la ferveur des indépendances, lui et le colonel Abdoulaye Soumaré (futur général) vont se rapprocher de la Fédération du Mali et surtout de Modibo Keïta. C’est à ce titre que le capitaine Sy est à la tête du bataillon de la Fédération du Mali au Congo dont la jeune indépendance était menacée.
Parler de Mademba Sy revient à revisiter une partie de la pratique coloniale. Archinard s’est servi de son « ami » pour briser la foi et la résistance des Toucouleurs de la lignée de El Haj Oumar Tall. Se servir des femmes pour arrondir des angles politiques et surtout « casser l’adversaire » est aussi une vieille pratique. Nous avons rappelé plus haut que quand Ségou a été conquis, Archinard a « offert » à son ami Mademba une des filles du sultan vaincu. Il a aussi donné une des épouses de Sékou Amadou Tall à Racine Sy, un autre membre de la fratrie. Cet épisode est accepté et reconnu par Mountaga Tall, un des fils de El Haj Oumar Tall, à l’occasion de la célébration du Cinquantenaire de la fondation du Soudan, en 1933. «Le colonel Archinard a détruit l’empire de mon père ; mais il a été un père pour mes frères et pour ma soeur. Mes frères et ma soeur ont été rappelés au Ciel par le Tout-Puissant ; mais avant leur mort, ils avaient été par la grâce de la France et par la bonté d’Archinard, l’une épouse d’un roi noir français, l’autre officier noir français, vous-mêmes un chef de bataillon d’infanterie coloniale et moi enfin un président du Tribunal indigène de ma résidence. C’est à Archinard que nous devons tout cela, à la générosité de ce grand Français qui nous a fait la guerre sans haine, pour apporter chez nous l’ordre et la paix…». Le « roi noir français » dont il s’agit n’est autre que Mademba Sy ; « l’autre officier noir français » est le capitaine Racine Sy, le premier noir à accéder à ce grade dans les rangs des tirailleurs africains. (Fêtes du Cinquantenaire du Soudan français, 1883-1933. Discours et allocutions prononcés à Dakar, Bamako, Ségou, 22-28 décembre 1933, Afrique occidentale française, Imprimerie. du Gouvernement général (Gorée), 1934, page 84).
Archinard a aussi pris sous sa protection l’un des fils de Sékou Amadou Tall, Abdoulaye, qu’il inscrivit au lycée Jeanson-de Sailly. Brillant.
Abdoulaye, surnommé « L’Aiglon », passa avec succès son admission à la célèbre école militaire de Saint Cyr. Il passe pour être le premier Africain dans ce parcours. Les cendres du lieutenant Abdoulaye Tall ont été rapatriées au Mali en 1996.
Archinard est donc un personnage singulier. Altruiste, il a encouragé le mariage entre les officiers français et les Africaines. Lui-même a montré l’exemple en prenant comme épouse Bintou Kanté. A sa manière, il continuait une tradition initiée par Faidherbe qui eût pour compagne Dioncounda Sidibé et un fils métisse.

Dr Ibrahim MAïGA

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