Chronique Cinéma : Un pari à 10 millions de dollars !

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Kabiné Bemba Diakité

Un film réalisé à très faible budget, de 10 millions de dollars (autour de 6 milliards de Fcfa), c’est à cela que je vais m’essayez. Histoire de mesurer comment les spectateurs pourront apprécier le film par la qualité du message véhiculé et non principalement en raison de l’attirance exercée par les effets spéciaux, telle est la substance du projet exprimé par un célèbre réalisateur hollywoodien, lors d’un entretien accordé à une chaîne de télévision.

Pour donner un ordre de grandeur, disons que l’un des films les plus chers au monde est « Pirate des Caraïbes » (Fontaine de jouvence), sorti en 2011 et qui a coûté 410,6 millions de dollars (251 milliards de FCFA à ce jour). Que dire de « Batman » avec son coût de production de 250 millions de dollars.

En comparaison, les films « wati » et « yeelen » de Souleymane Cissé, qui figurent sur la liste des films les plus chers en Afrique, vont chercher, à eux deux réunis, dans l’ordre de 6 millions de dollars, somme bien en deçà du très faible budget avancé par le réalisateur américain.

Et que dire alors de la production au célèbre Nollywood où le budget moyen d’un long métrage est de 12 000 euros (autour de 8 000 000 FCFA).

C’est un écart du type jour et nuit. Malgré la modicité de ce fonds au regard du réalisateur américain, le producteur (souvent doublé de réalisateur) africain doit déployer un trésor d’ingéniosité pour arriver à le réunir. L’on sait que la production de films sur le continent est largement dépendante de l’aide financière étrangère, notamment de l’Occident.

« En Afrique francophone pendant trois décennies, la France a financé le cinéma. Apparemment généreuses, les mamelles de l’ex-puissance coloniale ne donnent pourtant rien gratuitement », note le journaliste français Olivier Rogez.

Les effets de ce système sont résumés par Claude Forest, spécialiste de l’économie du cinéma africain, qui affirme que « Toutes les aides étaient des aides liées à une condition. On donnait de l’argent, mais il fallait qu’une partie de cet argent, la moitié en général, soit dépensée sur le pays donateur, c’est-à-dire la France. Donc, grosso modo, on a empêché une filière de se construire parce que, justement, l’argent allait principalement aux techniciens français ».

C’est en connaissance de cause que les cinéastes africains s’engagent dans l’utilisation de ces aides liées puisque les alternatives ne sont pas aussi opérantes. Ils n’ont de cesse d’élever la voix pour réclamer à leurs États des fonds d’aide à l’industrie cinématographique qui constituent, à leurs yeux, une véritable alternative de financement avec l’implication des banques et autres institutions de financement privées des projets. Malgré ces cris du cœur, les États africains, dans leur grande majorité, demeurent parcimonieux dans leur appui au cinéma.

Des tentatives plus ou moins heureuses sont pratiquées ici ou là. Au Mali, depuis son adoption par le conseil des ministres du jeudi 22 décembre 2016, le Fonds d’aide à l’industrie cinématographique (FAIC) attend d’être effectif avec sa dotation prévisionnelle de 6 milliards de francs. Pour Salif Traoré, réalisateur et secrétaire général de l’Union nationale des cinéastes du Mali (UNCM), l’Etat doit accélérer l’effectivité du Fonds car de nombreux projets dorment dans les tiroirs.

L’appui financier de l’Etat est primordial. Même le cinéma européen, particulièrement celui de la France, est porté à bout de bras par l’Etat qui fournit l’essentiel des fonds nécessaires à son épanouissement, relèvent les spécialistes. Ils assurent que ce financement étatique est largement supérieur à celui des initiatives privées, à l’opposé du cinéma américain qui engendre ses propres ressources.

Aujourd’hui l’argent public, tant des Etats africains que des partenaires occidentaux, est plus rare. Face à ces difficultés de financement, de nouveaux acteurs sont venus se greffer aux systèmes traditionnels. C’est le cas des plateformes numériques, comme Iroko TV au Nigeria ou des acteurs multiformes comme Canal Plus Afrique, à la fois distributeur, diffuseur et producteur.

Claude Forest explique que « pour alimenter, et ses chaînes et ses salles de cinéma, ils ont fait un gros effort d’aide à la production. Cela passe par les séries aujourd’hui, car c’est cela qui plaît au public ; il y a une forte demande au niveau mondial pour les séries… Et, pour avoir des succès sur les antennes nationales, il faut des séries produites par des nationaux et qui montrent des histoires nationales.».

À défaut d’amortissement en salle ou par la télévision, il s’agit désormais, selon lui, de préfinancer intégralement les productions.

Tout cela n’amène pas à un système bien organisé à même de soutenir le cinéma africain pour le sortir de la dépendance. Si les États et l’Union africaine sont sincères dans leurs annonces de mise à disposition de fonds d’aide au cinéma africain, ils doivent rapidement les concrétiser à hauteur de souhait pour épauler ces intrépides cinéastes africains bourrés d’idées et de talents mais barrés par ce handicap de taille. À commencer par le Mali !

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